Affaires intérieures

La vie quotidienne de l’inspecteur Wallander

Entre le moment où le policier découvre le crime et celui où il découvre l’assassin, les jours passent, que les auteurs de polars meublent comme ils peuvent. Exemple avec le Wallander de Mankell

J’aime les romans policiers de Henning Mankell. Son inspecteur Wallander trouve toujours l’assassin, qui entretient une relation logique avec sa victime. Il n’y a pas de surprise, il suffit de suivre les réflexions pénétrantes du policier sur la scène du crime pour découvrir avec lui, au bout de trois cents pages, l’identité et le mobile du criminel. L’énigme dénouée et le livre reposé, je partage avec Wallander la satisfaction du travail bien fait.

Je partage également avec Mankell le soulagement d’en avoir fini avec l’intendance: trouver à manger pour l’inspecteur, l’habiller sous le climat suédois, lui arranger des femmes qui mobilisent légèrement son cœur mais le moins possible sa vie. L’auteur est assez efficace sur ce point: à la première des cinq enquêtes qui composent le dernier ouvrage paru en librairie, La Faille souterraine , Mona annonce qu’elle ne supportera pas les horaires irréguliers d’un policier. A la deuxième, elle menace de quitter la maison et, à la dernière, le divorce est prononcé.

Les affects soldés, reste le frigidaire, toujours à moitié vide. Mankell y range un soda entamé, des œufs vieux d’un mois, trois pommes de terre, quelques oignons pour faire sauter une boîte de pyttipanna (boulettes de viande à la confiture d’airelles). Wallander a de la peine à faire ses courses: chaque fois qu’il arrive au supermarché, le commissariat l’appelle pour lui demander de rappliquer. C’est énervant, mais le boulot d’abord. Résultat, saucisses dans des échoppes ouvertes après les heures, estomac détraqué, indigestion. Les moules ne passent pas. Mais est-ce vraiment les moules, ou autre chose, Mona, la Suède, tous ces morts dans sa vie d’inspecteur, ces nuits passées à réfléchir en buvant du café réchauffé?

Les tartines et le café bouilli occupent le temps que Wallander ne passe pas à agir. C’est comme ça dans les polars: entre les événements, les actions, les révélations, les surprises, les découvertes, il y a les jours, les nuits, tout ce temps que prend la vérité pour semer ses pistes et qu’il faut meubler. Je compatis avec les auteurs qui, de livre en livre, tout au long de leur vie d’écrivain, ont à entrer et sortir des commissariats, à fermer et ouvrir des portes, à pousser des soupirs de soulagement, à décrocher des combinés, à composer des numéros de téléphone, à s’endormir devant la télé, à se renverser dans leur fauteuil, à sentir leur cœur battre plus vite avant d’enfoncer des armoires…

Chaque enquête est originale mais le temps pour aboutir est toujours le même: long, ennuyeux, vide. Les auteurs le remplissent comme ils peuvent. Wallander a un père qui peint toujours le même tableau, une fille qu’il aime, une maîtresse qu’il n’aime pas, des airs d’opéra, des rêves de campagne.

Surtout, il a le ciel suédois, qui envoie la pluie plus souvent que nécessaire, des rafales de vent quand il faut planquer dehors; qui retarde les printemps comme à plaisir, rallonge rarement les étés et livre avec parcimonie des nuits étoilées, histoire de rappeler qu’elles n’ont pas disparu de Suède.

Pour supporter ce temps de chien, Wallander s’appuie sur l’horloge, à la manière d’un chef de gare. A toutes les pages, on sait quelle heure il est, quand il s’endort, quand il se réveille, quand il arrive à son bureau et quand il le quitte. Quand il découvre l’assassin, «il regarde sa montre, il est seize heures quinze». Il a rendez-vous chez le dentiste. Ce jour-là, il affronte le monde par quatre degrés au-dessous de zéro.

Entre les événements, il y a tout ce temps que prend la vérité pour semer ses pistes et qu’il faut meubler

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