La vie secrète de Youssef Nada, ambassadeur de l'ombre des Frères musulmans

Principal inculpé dans l'enquête ouverte par la Suisse après les attentats du 11 septembre, le banquier égyptien s'est confié à la chaîne arabe Al-Jazira. Il admet avoir occupé de hautes fonctions au sein de la confrérie qui est la mère de tous les mouvements islamistes modernes

Une atmosphère presque romanesque entoure la villa de Youssef Nada, à Campione, enclave italienne située en face de Lugano. Après avoir roulé longuement dans un immense parc, le visiteur parvient à un mur percé d'un interphone d'où sort la voix d'une vieille dame chargée de tenir à distance les importuns. N'entre pas qui veut chez Youssef Nada, ce septuagénaire qui fut, à la tête de la banque «de la piété» (Al-Taqwa), basée à Lugano avant sa dissolution à la fin de 2001, l'un des financiers les plus puissants du mouvement islamiste international.

Jusqu'à aujourd'hui, la vie de Youssef Nada, âgé de 71 ans, était demeurée un mystère. En août dernier, pourtant, le banquier a levé un coin du voile sur son étonnante carrière. Au cours d'un entretien de près de dix heures diffusé par la télévision Al-Jazira, Youssef Nada, qui s'exprime dans un arabe populaire fortement teinté d'accent égyptien, a expliqué n'être «qu'une ligne dans la grande encyclopédie des Frères musulmans». C'est déjà un aveu rare pour un membre de cette organisation – qu'il définit comme «un grand mouvement islamiste modéré» – fondée en Egypte il y a 70 ans, qui est la matrice de tous les groupes islamistes actuels.

Durant presque toute son existence, Nada a été au service des Frères: enrôlé pendant son adolescence dans la lutte contre le colonialisme britannique, il a été jeté en prison par le régime de Nasser, avec des milliers d'autres militants, entre 1954 et 1956. Il s'est ensuite exilé en Libye, puis en Tunisie, avant d'être accueilli à la fin des années 60 par les dirigeants de la junte des colonels en Grèce: à l'époque, les Frères musulmans, anticommunistes, étaient soutenus par l'Occident.

Sur la chaîne arabe, Youssef Nada a pour la première fois reconnu que son rôle chez les Frères dépassait celui de simple banquier: en fait, l'homme d'affaires a longtemps été le «délégué aux relations internationales» de l'organisation. Cet ambassadeur de l'ombre, bien introduit auprès de dirigeants arabes tels que le président tunisien Bourguiba ou l'ancien roi Fayçal d'Arabie saoudite, semble être intervenu dans presque toutes les crises traversées par le Proche-Orient depuis les années 60. Ainsi, en 1990, il rencontrait Saddam Hussein à Bagdad pour lui proposer un plan de paix incluant le retrait de l'armée irakienne du Koweït et son remplacement par des troupes de pays musulmans comme la Malaisie ou le Pakistan. Quelques années plus tard, à Lausanne, il rencontrait le roi Fahd d'Arabie saoudite pour négocier le retour dans leur pays de prisonniers iraniens accusés d'avoir fomenté des troubles à La Mecque.

Grâce à ses contacts politiques et son flair commercial – il a fait fortune dans le ciment au cours des années 60 et se dit encore milliardaire –, Youssef Nada peut aussi revendiquer le titre de père fondateur de la finance islamique (lire ci-contre). En 1977, le banquier est retourné au Caire après plus de vingt ans d'exil. Il y fonde alors la Faisal Islamic Bank, première banque à tenter de concilier la gestion financière moderne avec les préceptes du Coran. Sa création reflétait le virage idéologique de l'Egypte, qui avait rompu son alliance avec l'Union soviétique et se rapprochait de l'Occident. Autrefois persécutés, les islamistes devenaient des alliés contre la menace communiste.

Le président de la Faisal Islamic Bank était un prince saoudien, Mohammed al-Fayçal al-Saoud, fils du roi Fayçal qui fut le premier mécène des Frères musulmans dans les années 60. Eduqué à l'occidentale, cet aristocrate à la silhouette puissante appartient cependant à l'aile la plus religieuse de la famille royale. L'un de ses anciens employés le décrit comme «un idéaliste, qui rêvait de mettre la finance islamique au service du développement des pays musulmans». Sa présence à la tête de la banque créée par Youssef Nada reflète le nouveau rôle de l'Arabie saoudite à la fin des années 70. «Il y a eu, à cette époque, une alliance entre l'Arabie saoudite et les Frères musulmans contre le communisme, avec l'appui des Américains», explique un ancien banquier arabe.

La finance islamique ne tarda pas à s'étendre à de nouveaux territoires. Une deuxième banque, appelée également Faisal Islamic Bank, dont Youssef Nada était actionnaire et qui était présidée par Mohammed al-Fayçal, fut fondée au Soudan. En 1978, Genève accueillit Shari'a Investment, toujours présidée par le fils de Fayçal et qui devint plus tard Faisal Finances. A cette structure s'ajouta en 1981 une société de services, Dar-al-Maal al-Islami («La maison de l'argent islamique», DMI), installée dans un tour de verre près de l'aéroport de Genève et contrôlée par un trust des Bahamas (lire ci-dessous). Son président, jusqu'en juin 2000, était Mohammed al-Fayçal.

Dès 1979, Youssef Nada organisa le soutien économique de la République islamique d'Iran, alors très isolée internationalement. Mais l'Arabie saoudite se méfiait du régime de l'ayatollah Khomeyni, qui incarnait une version chiite, révolutionnaire et anti-occidentale du mouvement islamiste. Dans les années 80, un Frère musulman résidant en Suisse, Ibrahim Salah, a tenté d'amener chez DMI près d'un milliard de dollars de capitaux iraniens, mais l'affaire ne s'est pas faite. En 1988, Youssef Nada créa sa propre entreprise, Al-Taqwa, dont l'infrastructure principale fut installée à Lugano: c'est une «société de services», liée à une banque nommée aussi Al-Taqwa et installée, aux Bahamas, dans le bureau d'avocat Arthur Hanna, qui domicilie le trust DMI.

Depuis un an, la situation de Youssef Nada est devenue de plus en plus difficile. Sa fortune a été bloquée par les autorités de plusieurs pays après le 11 septembre 2001, et le richissime financier se plaint aujourd'hui de n'avoir pas de quoi s'acheter un kilo de farine. Le Ministère public de la Confédération l'a ensuite inculpé de «soutien ou participation à une organisation criminelle». Al-Taqwa a été mise en liquidation en décembre 2001, laissant derrière elle des centaines de millions de dollars de pertes.

Le 22 octobre dernier, Youssef Nada a été interrogé à Milan par des agents américains qui enquêtent sur le financement de l'organisation terroriste Al-Qaida. Ils ne sont pas les seuls à s'intéresser à lui: Youssef Nada fait aussi l'objet d'enquêtes en Suisse, en Italie et en Egypte. Depuis le 11 septembre 2001, Youssef Nada a été soumis à un feu roulant de questions: les Etats-Unis accusent en effet Al-Taqwa d'avoir entretenu des relations avec les Groupes islamiques armés (GIA) algériens et le Hamas palestinien, qui aurait confié 60 millions de dollars à sa banque. Le banquier d'origine égyptienne a rejeté ces accusations «invraisemblables» et démenti tout lien avec Al-Qaida, en dépit des accusations portées en ce sens par des islamistes détenus en Egypte. «Sous la torture, a-t-il expliqué à Al-Jazira, on peut faire dire n'importe quoi à n'importe quel prisonnier. J'en ai fait l'expérience.» Selon Youssef Nada, les Frères musulmans, et non Al-Qaida, sont la «véritable cible des enquêteurs américains».

Malgré ces démentis, les enquêteurs suisses du Ministère public fédéral disposeraient désormais de suffisamment d'éléments contre Youssef Nada pour transmettre le dossier Al-Taqwa à un juge, ce qui serait la dernière étape avant un procès en bonne et due forme. Selon le procureur général adjoint Claude Nicati, «il est possible que ce dossier soit transmis à un juge d'instruction en 2003».

Les enquêteurs helvétiques semblent particulièrement intrigués par le voyage de Youssef Nada en Afghanistan, en 1989. Le banquier ne cache pas qu'il a soutenu la lutte contre les Soviétiques dans les années 80, pas plus qu'il ne fait mystère de ses affinités idéologiques avec l'islamiste radical afghan Gulbuddin Hekmatyar, un ancien protégé de la CIA. Il affirme que le but de sa visite sur place était de participer à des négociations entre les différentes factions afghanes. Son bras droit au sein d'Al-Taqwa, Ghaleb Himmat, a également visité l'Afghanistan quelques années plus tard. Lors d'une audition menée le 2 octobre à Berne, le Ministère public fédéral a questionné Himmat sur ses rencontres, lors de ce séjour, avec des proches d'Oussama Ben Laden. «Mon client s'est rendu en Afghanistan pour participer à des pourparlers de paix, assure son avocat, John Rossi. Bien sûr, il a croisé des gens là-bas, mais pour l'instant, aucune accusation concrète de soutien à un mouvement terroriste n'a été évoquée.» Ces interrogatoires à répétition semblent laisser de marbre Youssef Nada. «Je n'ai jamais enfreint la loi, a-t-il affirmé à Al-Jazira. Ils ne peuvent rien prouver. Je les mets au défi de prouver quoi que ce soit.»

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