«Jamais vu ça!» En arrivant au Swiss Camp, en ce début d'avril, Konrad Steffen a les bras qui lui en tombent: l'une des trois tentes hémicylindriques - la cuisine - est remplie de neige. «La bâche rouge extérieure lui servant de toit a été déchiquetée par le vent, laissant les flocons s'infiltrer à travers la toile intérieure poreuse.» Ce frêle logis n'est, certes, plus tout récent.

Ce campement a été installé en 1990 par une équipe de l'EPFZ, dont faisait partie Konrad Steffen. Les glaciologues voulaient y étudier les transferts de chaleur entre la glace et l'atmosphère à la ligne d'équilibre, cette courbe de niveau où les précipitations hivernales compensent la fonte estivale. A l'époque, elle se situait à 70 km d'Ilulissat, gros bourg situé sur la côte ouest. Trois ans plus tard, le camp devait être démonté. Mais il était fermement ancré dans la glace. Que faire? Konrad Steffen, alors établi depuis peu à Boulder (Etats-Unis), au CIRES, un important centre de recherches environnementales, propose à ses supérieurs de le racheter pour 1 dollar symbolique. «Ils ont accepté, sans savoir ce qu'allait leur coûter l'exploitation future du lieu», explique-t-il, encore fier de cette affaire.

Aller voir sur place

Aujourd'hui, c'est lui qui dirige le CIRES, ses 550 collaborateurs, et ses 50 millions de dollars de budget. Cela ne l'empêche pas de venir chaque année au désormais bien nommé Swiss Camp. «Ce nom est apparu dans une discussion, mais ce n'est pas moi qui l'ai baptisé ainsi», assure-t-il. Malgré ses 57 ans, ce glaciologue zurichois n'a en effet rien perdu de son enthousiasme devant la beauté quasi mystique des paysages déserts du Groenland: «J'apprécie toujours autant de fumer une cigarette devant un coucher de soleil sur la glace.»

Depuis 1996, l'importance du Swiss Camp s'est accrue, avec l'apparition des premiers signes des changements climatiques. «Je suis de ceux qui pensent qu'il faut aller voir leurs effets là où c'est possible, et cela d'autant plus dans les régions polaires, qui sont les plus touchées.» Chaque printemps, le scientifique, qui cache derrière son flegme de l'énergie à revendre, emmène avec lui ses doctorants, «pour qu'ils voient comment on installe des instruments dans ces conditions parfois dantesques».

Comme Scott en 1912

De ce voyage font partie Thomas Phillips - ancien étudiant de l'EPFZ -, Liam Colgan, Dan McGrath et Kevin Sampson, tous âgés de 24 à 27 ans. C'est à ce dernier, qui est déjà venu deux fois au Camp, que revient l'honneur d'ouvrir l'endroit, par le toit: il dévisse une plaque de lamellé-collé et s'y introduit. Avant de vite ressortir dépité, des pelles dans chaque main: il nous faudra, à quatre, environ autant d'heures pour vider les 3 mètres cubes de neige qui remplissaient la cuisine...

Pendant ce temps, Kevin, le bricoleur, fait ronronner les motoneiges. Puis part installer les tentes dans lesquelles nous dormirons par -10°C. Trois d'entre elles, pyramidales, ont un aspect vieillot: «Ce sont des reproductions de celles qu'a utilisées Robert Scott dans son expédition vers le pôle Sud en 1912.» Pas très encourageant, quand on sait que l'explorateur britannique y a laissé sa peau... Mais, lorsqu'on est bien emmitouflé dans un sac de couchage spécial, la nuit passe d'un trait. Pour autant que l'on ait pris soin de se boucher les oreilles pour ne pas entendre le vent dans la toile, et de s'obscurcir les yeux, la nuit n'arrivant jamais à ces latitudes en cette saison.

Pour passer six semaines au Swiss Camp, comme les quatre doctorants, il faut être prêt à quelques concessions question confort. Se laver? Pas de douches. Mais le couloir en bois qui relie les trois tentes-tunnel - la cuisine, l'atelier et la salle de travail - fait de temps à autre office de sauna. «Grâce au chauffage au propane, on le fait monter à 90°C», se réjouit déjà Thomas Phillips. Quant aux toilettes, il s'agit d'un simple trou dans la neige recouvert d'une planche, entouré d'un mur d'igloo, mais doté d'une vue imprenable sur la calotte groenlandaise.

Fondue et filet mignon

En cuisine, en revanche, on ne se prive de rien: Jay Zwally, scientifique de la NASA âgé de 67 ans, adore faire ses fameux - et délicieux! - sushis, ou son homard. Tantôt, il y a du filet mignon en sauce au menu. Rien ne manque, de la machine à faire le pain à la sorbetière (lire l'encadré). Et Konrad Steffen, en bon Suisse, bien qu'il vive depuis plus de 25 ans aux Etats-Unis, a toujours de la fondue dans ses bagages.

Malgré tout, les conditions de vie restent spartiates, transformant la démarche scientifique en expédition au quotidien. «J'ai demandé 500000 dollars de budget pour moderniser le camp, mais j'attends toujours une réponse», précise Konrad Steffen.

Un lieu où il faut être vu

Avec le temps, la médiatisation des changements climatiques, le Swiss Camp a suscité l'intérêt de nombreux journalistes. En 2007, année du lancement de l'Année polaire internationale, ils sont près de 200 à être venus en avion, en hélicoptère, découvrir cet endroit unique au monde. «Je leur ai consacré tant de temps que j'ai dû rester deux semaines de plus pour achever mes expériences», indique Konrad Steffen, sans regret, tant expliquer son travail lui semble important - le chercheur a d'ailleurs compris toutes les ficelles médiatiques, utilisant fort à propos les chiffres frappants et les analogies évocatrices.

Tout ce ramdam autour des recherches menées aux pôles a aussi incité certains politiciens à venir y montrer leur préoccupation face au réchauffement climatique. Nancy Pelosi, speaker de la Chambre des représentants au Sénat américain - et ainsi troisième personnage politique le plus important aux Etats-Unis - est venue passer deux heures au Swiss Camp l'été dernier. «Je la vois encore assise dans le coin le plus éloigné du radiateur, sous le toit perlant de condensation», se souvient Kevin. «Al Gore a aussi dit qu'il ferait un saut ici», ajoute Konrad Steffen. Mais depuis qu'il a reçu son Prix Nobel de la paix, le prophète de la vérité climatique n'a pas réitéré sa demande.

Ce reportage a pu être réalisé grâce à un soutien de la Commission suisse pour la recherche polaire.

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