éditorial

Les vieilles pierres et la permanence du pouvoir

EDITORIAL. Les monuments du passé conservent une importante fonction politique. Illustration avec la restauration du château de Lausanne et la visite d’Emmanuel Macron à Ferney-Voltaire

Voltaire est mort il y a tout juste 240 ans. Alors pourquoi Emmanuel Macron s’est-il payé, jeudi, le luxe d’une longue visite dans son château de Ferney? Pour lancer la nouvelle «loterie du patrimoine» confiée à Stéphane Bern dans un site restauré, bien sûr. Mais aussi pour se proclamer héritier du philosophe des Lumières dans un lieu qui l’incarne. Parce que les monuments sont une manière de prolonger l’enveloppe corporelle d’hommes réduits en poussière depuis des siècles.

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C’est la même logique qui a poussé le Conseil d’Etat vaudois à restaurer à grands frais son château du XVe siècle, à Lausanne. Le gouvernement aurait pu opter pour un déménagement dans des locaux plus fonctionnels, quelque part en banlieue. Il a préféré moderniser sa forteresse de l’intérieur – le résultat est d’ailleurs superbe – pour des raisons avant tout symboliques et sentimentales. «Ici, les murs parlent», s’émeut le chancelier cantonal Vincent Grandjean, dont les services occupent l’édifice rénové.

Kremlin, Elysée, Westminster, Maison-Blanche, Zhongnanhai (le siège du pouvoir chinois dans les anciens jardins impériaux de Pékin)… Mais aussi tour Baudet à Genève, château de Neuchâtel, hôtels de ville de Fribourg ou Berne: partout, dans tous les régimes, le pouvoir investit des monuments du passé pour affirmer sa permanence et l’intangibilité de l’Etat.

La lignée, le clan, l’Etat

Alors que les utopies politiques déclinent, que les problèmes et leurs solutions se mondialisent, leur architecture donne un signal de solidité, un repère qui transcende les aléas du temps.

Pour prendre une référence actuelle, on pourrait citer cette réplique du glaçant Tywin Lannister dans l’un des épisodes de Game of Thrones. Puisque la vie humaine est brève – et que l’éternité n’est probablement qu’un néant froid –, il ne reste que la lignée, le clan, la succession des générations sous une même bannière. Ce qui, traduit dans notre monde postmoderne, désigne l’Etat-nation, ou en Suisse sa version naine, le canton.

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C’est tout? Oui, mais c’est déjà beaucoup. Surtout si l’on compare ces augustes palais de la politique avec les sièges d’entreprises, qui sont pourtant censées être le vrai pouvoir d’aujourd’hui. Ces édifices sont souvent d’une affligeante médiocrité, des caricatures de l’architecture creuse, banale et désenchantée décrite dans certains textes de Houellebecq.

L’entreprise passe, l’Etat reste: tel semble être le message de ce frappant contraste esthétique.

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