J’ai le fou rire. Un vrai fou rire quand je vois la photo du jeune homme qui illustre l’article d’Anna Lietti dans L e Nouveau Quotidien du 4 septembre 1995. Il a la tête d’un séminariste sous LSD, une bouche de brochet et des yeux qui lui sortent des lunettes, des oreilles décollées pour bien tenir la monture, et une écharpe en laine qui le strangule. La légende dit: «En matière d’indépendance, les garçons sont beaucoup moins précoces que les filles. A 25 ans, 28% des hommes sont encore chez leurs parents.» Au vu de la photo, il risque bien d’y rester toute sa vie.

Passé mon fou rire, je lis l’article. Je suis épatée par l’approche intuitive d’Anna Lietti (mon estimée collègue et chroniqueuse du lundi). En partant d’un fait – le 1er janvier 1996, la majorité civile et matrimoniale en Suisse passait de 20 à 18 ans –, elle mène une enquête sur un comportement qui n’a pas encore été nommé par les sociologues. De quoi s’agit-il? Malgré leur indépendance légale et sexuelle, les jeunes, les garçons essentiellement, restent de plus en plus longtemps chez leurs parents. Il y a des raisons objectives à ce choix: l’augmentation constante du nombre d’étudiants, et la prolongation des années de formation. Mais il y a aussi un facteur confort: pourquoi se crever à faire des petits boulots quand on peut bénéficier de la pension complète chez papa-maman? Les statistiques de la fin des années 90 le montrent: la tendance est de passer directement de l’appartement familial au trois-pièces confort, sans passer par la case chambre de bonne – heureuse époque que celle où les studios ne trouvaient pas preneur!

Mais la journaliste y voit aussi un changement diffus des mœurs. Pour faire simple, les années 60 ont inventé la jeunesse, devenue une valeur en soi, péjorant du même coup l’autorité parentale. «Les parents n’ont plus le pouvoir d’obliger mais encore celui d’aider.» Une situation qui peut être source de conflits, comme le montrera en 2001 Etienne Chatilliez dans sa comédie en forme de vaudeville, Tanguy, qui donnera le nom à cette génération. Au Japon, on les appelle les célibataires parasites.

Mais ce qui, dans les années 90, relevait de l’hédonisme adulescent ou du syndrome de ­Peter Pan, a pris depuis la crise de 2008 des allures de nécessité. Quand le chômage est la plus sûre promesse de fin d’études, comment se créer les conditions de son indépendance? En revenant au bercail.

Les Etats-Unis ont baptisé ce phénomène – ces jeunes gens qui quittent la maison pour mieux y revenir – la génération boome­rang. Celui-ci s’amplifie à mesure que la difficulté à trouver du travail augmente. La proportion d’hommes âgés de 25 à 34 ans qui vivent toujours chez leurs parents est passée à 18,6%, un record depuis 1960, selon le Bureau du recensement américain.

Les Etats-Unis emboîtent ainsi le pas à l’Italie – dont ils se moquaient –, premier pays où l’effet boomerang a été constaté. Rien d’étonnant, la famille a toujours été une formidable police d’assurance pour les Italiens. Quand tout va mal, il reste la Mamma, surtout pour les garçons.

D’ailleurs, la photo qui m’a fait rire a été prise à Rome. Hasard? A ce propos, il existe une blague que j’ai lue sur le Net et qui me servira de chute. Pourquoi Jésus était-il italien? Parce qu’il a vécu chez ses parents jusqu’à 30 ans, passait tout son temps avec ses copains et croyait que sa mère était vierge, alors qu’elle-même le prenait pour Dieu.

Chaque mardi, notre chroniqueuse cherche dans les archives de la Gazette de Lausanne, du Journal de Genève ou du Nouveau Quotidien un fait relaté le même jour mais à une date tirée au hasard. www.letempsarchives.ch

En France, ces adulescents, on les appelle des «Tanguy». Au Japon, des célibataires parasites

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