Christophe Uehlinger, professeur de science des religions à la faculté de théologie de l'Université de Zurich, et Jürg Eggler, son collaborateur de l'Université de Fribourg, suivent la trace des images religieuses jusqu'à leur origine, avant l'ère chrétienne. Leur but: élaborer un lexique de l'iconographie des dieux et démons qui forment le berceau de notre culture.

«L'image de la mère avec l'enfant dieu n'a pas été découverte par le christianisme. Il est relativement facile de remonter jusqu'à son origine», explique le professeur Uehlinger, dans son bureau près du Grossmünster de Zurich. La déesse égyptienne Isis, tenant son fils Horus sur ses genoux, est une icône classique de la religion de l'Egypte tardive qui a été reprise dans les représentations de la Vierge Marie.» Toutes deux, Isis comme Marie, sont des figures connues de vénération religieuse. Isis est toutefois une déesse, alors que Marie est un être humain donnant naissance à un dieu. Pourtant, les parallèles dans leurs représentations iconographiques – la mère qui trône avec l'enfant divin – sont évidentes.

Les images révèlent d'une autre manière que les textes ce qui, dans une culture ou une religion, est à l'ordre du jour ou non. Pour nous, une Marie dénudée serait, par exemple, simplement impensable. Une image apportée par des immigrants asiatiques au IIe siècle avant J.-C. a dû d'abord aussi sembler étrange aux anciens Egyptiens. Elle montre la déesse Qadesh («sainte», «sacrée») nue, debout sur un lion. Les divinités égyptiennes ne sont normalement ni nues, ni placées sur des animaux. Mais la représentation de Qadesh était manifestement attrayante, et c'est pourquoi elle a été reprise en Egypte.

Un autre exemple d'échange culturel vient de Samarie, l'ancienne capitale du royaume d'Israël. Une plaquette d'ivoire artistiquement taillée montre un enfant divin assis sur une fleur de lotus. L'image représente le soleil en tant que principe vital du monde qui émerge rajeuni, le matin, du sombre océan primitif. Il y a quelque chose de surprenant dans la représentation religieuse du monde d'Israël au VIIIe siècle avant J.-C. Le dieu biblique Yahvé était certes déjà au centre de la religion d'Israël, mais il n'était pas seul. Selon des inscriptions en hébreu ancien, nous savons en effet qu'une déesse appelée Ashera était vénérée à côté de Yahvé.

Ce n'est qu'ultérieurement que se développe la religion israélite avec la croyance en un dieu unique. Ce qu'un théologien considérerait volontiers comme une élimination bienvenue d'images fausses ou «païennes» correspond aussi pour l'historien des religions qu'est le professeur Uehlinger à une réduction de la diversité des expériences religieuses. A la différence de beaucoup de religions de l'Orient ancien et d'Asie, la sexualité des dieux n'a ainsi plus de place dans le langage et les images de la tradition judéo-chrétienne.

La focalisation sur un dieu unique a réduit la palette des rôles divins. Les textes de l'Ancien Testament donnent souvent de ce dieu unique l'image d'un roi trônant ou d'un puissant guerrier. De telles représentations se trouvent aussi dans l'imagerie de l'Orient ancien. Jürg Eggler commente à ce propos une amulette servant de sceau et provenant du sud de la Palestine: «Dans l'iconographie égyptienne de la fin du IIe millénaire avant J.-C., l'image du guerrier était celle du dieu Seth. Selon une représentation égyptienne, Seth lutte contre le serpent Apophis, qui se dresse sur le chemin du dieu du Soleil dans son transit nocturne à travers les enfers. Seth, divinité guerrière et chaotique, est tout particulièrement apte à mener ce combat. En Syrie du Nord, l'image du dieu combattant était Baal, le dieu de la tempête qui doit affronter le dieu de la mer parce que celui-ci menace d'engloutir la Terre. La Palestine se situe entre ces deux espaces culturels, et les deux dieux se sont mélangés en une seule divinité qui porte, sur l'amulette, à la fois les traits de l'Egyptien Seth et du Syrien Baal.» Le professeur Uehlinger relève, quant à lui, l'intérêt des trois franges du pagne du dieu. Elles correspondent à l'habit typique des nomades palestiniens et des voleurs. Manifestement, ce costume a été utilisé afin de mettre l'image chaotique du dieu en évidence.

Réguler les côtés chaotiques de la vie fait partie des tâches les plus importantes d'une religion. Elle doit permettre aux hommes de nommer le chaos, la souffrance et la mort et de mieux les assimiler. Les religions polythéistes représentent souvent les puissances divines en montrant côte à côte divers aspects: bonté, méchanceté, danger et ambivalence. Le monothéisme biblique reconnaît aussi la théorie du dieu qui crée à la fois le bien et le mal. Dans la pratique, le principe du «dieu bon et mauvais» est toutefois difficilement défendable. C'est la raison pour laquelle les religions monothéistes ont souvent eu recours aux solutions dualistes: Dieu crée le bien, et le mal s'oppose à lui en tant que partie déchue de la création. Mais un «dieu unique» ne voit-il pas son rôle minimisé, s'il ne fait que trôner dans le ciel ou n'est tout simplement qu'un «bon dieu»? Selon Christoph Uehlinger, «le malin a aussi besoin d'une image et dans la représentation des enfers et du diable, les démons antiques réapparaissent». Et de là, le chemin mène directement jusqu'à l'univers moderne du fantastique.

Le lexique sur lequel les deux universitaires travaillent avec le soutien du Fonds national suisse englobe non seulement l'iconographie des déesses et des dieux, mais aussi celle des démons – aimables ou dangereux. Le point de départ de ce projet est lié au Dictionary of Deities and Demons in the Bible (B. Becking, P. van der Horst & K. van der Toorn, Leiden 1996), un lexique réputé regroupant tous les dieux et démons mentionnés dans la Bible. Cette œuvre magistrale de plusieurs centaines de pages, à laquelle ont participé plus de cent auteurs du monde entier, a cependant un défaut: elle ne présente aucune illustration. L'éditeur a donc demandé au professeur Uehlinger de publier en complément un volume illustré. Cette tâche s'est révélée difficile car il n'y a pas d'illustrations pour tous les dieux et déesses mentionnés dans la Bible. Et de nombreux dieux et démons n'y sont jamais cités, bien qu'ils apparaissent souvent dans des textes non bibliques et sur des images de cette époque et de cette région, ce qui prouve qu'ils ont dû être importants.

La Bible n'est donc pas le seul cadre de référence utilisé, mais plutôt le «monde de la Bible», allant de l'Egypte à l'Iran, et de l'Arabie à la Grèce. Et ce n'est plus le texte biblique qui détermine une entrée dans le lexique mais le résultat des recherches iconographiques. Les deux chercheurs ne sont pas seuls à travailler sur ce projet. Ils sont en liaison par ordinateur avec une septantaine de collaborateurs actifs dans douze pays. Les 280 articles sont rédigés selon un schéma déterminé de manière à permettre la comparaison. L'Iconography of Deities and Demons in the Biblical World, abrégée IDD, doit permettre à toutes les personnes intéressées de créer des relations entre les images et les noms ou de suivre l'évolution, à travers diverses cultures, de certains groupes de personnages qui apparaissent souvent (un roi faisant une offrande à un dieu, par exemple).

Mais où les chercheurs puisent-ils leurs connaissances? Christoph Uehlinger place un dessin en forme de cercle au milieu de la table et commence à l'expliquer: «Nous voyons ici l'esquisse d'une coupe en bronze phénicienne qui est connue sous le nom de «Pantheon bowl» parce qu'elle montre une multitude de divinités et de démons les uns à côté des autres. Peu de personnages sont identifiables, mais chacun d'entre eux donne par son apparence, sa tenue, sa gestuelle, son habillement et ses attributs, des informations sur son statut, son sexe, son âge, sa fonction – et son origine culturelle.» Les chercheurs apprennent ainsi des choses sur les rôles sociaux des divinités et sur leurs fonctions. Ils cherchent des parallèles, s'interrogent sur l'origine des motifs ou des configurations et sur la manière dont les cultures et les sociétés qui ont vénéré ces divinités étaient constituées. C'est l'interrogation qui se trouve derrière toutes leurs recherches. Car dans les images des déesses, des dieux et des démons se reflètent la conception du monde et les valeurs des sociétés passées.

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