Les femmes se taisent, pourquoi? «Elles sont sous le choc! Mais elles ne se laisseront pas faire.» Ce propos, c'est Ruth Dreifuss qui le tenait, dans une interview donnée à L'Hebdo, un mois à peine avant son élection au Conseil fédéral, en 1993, alors qu'il s'agissait d'élever l'âge de la retraite des femmes à 64 ans. Cinq ans plus tard, c'est à 65 ans qu'on place la barre, et c'est la ministre soi-même qui nous refile le bébé. Hélas, le faible degré d'organisation des femmes reste le même et aucune voix ne s'élève aujourd'hui encore pour dénoncer ce nouvel abus de leur capacité de sacrifice.

Comment donc, rétorquera-t-on, les modèles à l'étude permettront au contraire aux plus pauvres, donc aux femmes, de prendre une retraite anticipée si ils remplissent certaines conditions. Sornettes! D'abord parce qu'on nous présente comme un progrès ce qui jusqu'ici était un acquis – la retraite à 62 ans. Ensuite parce que les échafaudages bureaucratiques habillés de verbiage politique font fi de la dure et complexe réalité que connaissent en fait les femmes du pays le plus riche du monde.

Passons sur l'absence d'assurance maternité que, même aux heures de l'opulence, on n'a pas su mettre sur pied. Oublions le défaut de structures d'accueil suffisantes pour les enfants des mères au travail. Voyons par contre ce qu'est la trajectoire de l'immense majorité des femmes obligées de gagner leur vie, tout en s'occupant de ménage et d'enfants: formation souvent minimaliste, emplois subalternes, perspectives de carrière bloquées par le machisme ambiant et, il faut le reconnaître, par la priorité accordée par elles à leur famille. Combien d'entre ces femmes auront-elles accompli le nombre d'années d'activité, éducation des enfants et périodes de chômage comprises, pour avoir droit à une rente anticipée entière? Faudra-t-il, pour satisfaire au deuxième modèle, qu'elles se félicitent d'avoir été sous-payées toute leur vie (à moins de 2000 francs par mois) pour mériter une rente intacte avant terme? Il faudra donc avoir toujours été très pauvre ou être devenue riche pour goûter aux bienfaits que nous concoctent les services de Mme Dreifuss. Les autres, l'immense majorité, trinqueront.

En outre: les patrons auront-ils avantage à garder à leur poste des femmes usées? Déjà maintenant, nombre de grandes entreprises mettent en place des plans de retraite anticipée à 60 ans pour supprimer des postes ou les repourvoir avec des forces plus jeunes et moins coûteuses. Les autres licencient carrément celles qui prennent de l'âge. Quand on sait qu'un homme hyper-qualifié ne retrouve pas d'emploi à 55 ans, qui engagera pour dix ans encore une femme de cet âge, au chômage et moins bien formée? Ce qu'on veut épargner à l'AVS, c'est la caisse de chômage et l'assurance invalidité qui le paieront. Un simple transfert de charges. Et l'illusion grossière d'un progrès social.

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