ma semaine suisse

La ville mal aimée

Hier adversaires de Franz Weber, ils utilisent aujourd’hui la même arme pour combattre la nouvelle loi sur l’aménagement du territoire: une affiche au message outrancier et manipulateur. Le camp hostile à la LAT révisée pourrait bien se tirer une balle dans le pied

Ma semaine suisse

La démocratie directe favorise la démagogie, le simplisme, l’outrance quand ce n’est pas le mensonge. Les campagnes de votation sont des batailles pour emporter l’adhésion du citoyen lambda. Les slogans sont réducteurs, les affiches grossissent le trait, les messages partiels dissimulent des motifs peu avouables.

Ainsi Franz Weber a-t-il fait très fort en menant campagne contre les résidences secondaires avec une affiche coup de poing: des barres de béton hideuses dressées devant le Cervin. En jouant sur le symbole national enlaidi quand bien même Zermatt est une station qui a plutôt bien maîtrisé son développement, le Zorro de Montreux a touché une corde sensible: l’attachement des Suisses à une représentation fantasmée et idéalisée de l’alpe comme paysage originel, avec ses prairies intactes et ses pics célestes.

Le camp qui a dénoncé dans cette image une manipulation crasse utilise aujourd’hui la même arme pour faire capoter la révision de la loi sur l’aménagement du territoire (LAT). Ses propres affiches montrant une forêt de HLM des années 60 plantés devant l’auguste jet d’eau de Genève ou dressés à côté du majestueux château de Chillon sont une grossière caricature de ce qui attendrait les Suisses si la LAT était acceptée. Le visuel va gratter le sentiment enfoui de répulsion pour la ville réduite à ses seuls travers. Imaginez ces clapiers à lapins sous votre nez, quelle horreur! Les adversaires de la loi veulent s’attirer les faveurs du citadin dont le vote sera crucial. Ils diabolisent la densification urbaine présentée par les réformateurs comme l’alternative au «mitage», ce mal sournois qui a déjà abîmé tant de régions du Plateau.

La ville mal aimée et son corollaire, le désir de campagne, constituent un fil rouge du développement territorial suisse. En 1955 déjà, Max Frisch mettait en garde les Suisses contre l’esprit du «Dörfli», à l’origine d’un étalement urbain non maîtrisé. Dans son pamphlet Achtung: die Schweiz, il dénonçait le funeste mélange de «ces villages à moitié urbanisés et de ces centres à moitié villageois». La question du sol était posée. Son utilisation judicieuse est restée une quête chimérique. Le citoyen helvétique, se méfiant de l’emprise de l’Etat sur l’économie et la vie privée, n’a pas voulu d’entrave au développement. La Confédération a laissé la gestion du sol aux cantons et aux communes, qui se sont montrés très réticents à réglementer et protéger.

La LAT révisée assume la rupture. On ne peut pas continuer comme ça. Il faut inventer un nouveau rapport au territoire: considérer enfin le sol comme un bien rare; refuser l’équation selon laquelle l’intérêt général serait la somme des intérêts particuliers.

La faiblesse des opposants à la régulation est qu’ils ne peuvent pas présenter le bilan des dernières décennies comme positif. Les villes sont bridées, les campagnes souvent défigurées. Et la pression sur le sol s’intensifie car la Suisse reste attractive, sa population augmente, son économie croît.

Alors oui, il faut «ajouter de la ville à la ville», comme disent les urbanistes. Le processus est d’ailleurs en marche, sous nos yeux, LAT révisée ou pas. La Suisse alémanique a de l’avance: dans les communes urbaines, une commission ad hoc veille systématiquement à la qualité des projets de densification, et pas seulement à leur légalité. L’attention est portée sur la valeur architecturale, la sécurité du cadre de vie, la générosité des espaces verts, l’accès aux transports publics, bref sur tout ce qui ajoute de la qualité au cadre de vie collectif. Tout le contraire de la ville repoussoir.

Les milieux immobiliers romands, parmi les plus farouches opposants à la LAT révisée, ne se tirent-ils pas une balle dans le pied en diabolisant la densification urbaine? Leur intérêt est de construire. Ils sont acteurs de projets modestes ou d’envergure qui créeront les logements de demain dans les agglomérations. En flattant le conservatisme des citoyens, ils élargissent le marais de la future résistance à ces plans si nécessaires.

Les exemples abondent de comités de quartier dressés contre des projets de logements ou de nouveaux quartiers. Les voisins établis de longue date doivent aussi trouver un avantage au changement. En démocratie directe, les habitants ont le dernier mot. La beauté de ce régime est qu’il suppose une approche exigeante, respectueuse du citoyen. Empêtrés dans leurs contradictions, les opposants à la nouvelle LAT n’en prennent pas le chemin.

Hier adversaires de Franz Weber, ils utilisent aujourd’hui la même arme: une affiche douteuse

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