Opinion

Quand les villes innovent

Les villes ayant retrouvé croissance et confiance, les roses-verts qui les gouvernent peuvent mieux faire leurs preuves, écrit Yvette Jaggi

Les villes sont traditionnellement des lieux de diversité sociale et d’émancipation culturelle. Elles ont aussi la mission et les moyens, désormais, d’expérimenter des solutions nouvelles afin d’améliorer la vie de leurs habitants et visiteurs. Tel est le message délivré le 10 juin par Corine Mauch, maire de Zurich depuis 2010, lors de la toute première réunion socialiste des villes suisses.

Le dynamisme affiché n’a rien d’une proclamation irréaliste. En effet, la situation économique des villes et de leur population s’est améliorée au point de leur permettre une politique d’avenir.

Retournement de tendance

De fait, le contraste avec un passé récent a de quoi stupéfier.

Dans les années 1980-1990, les villes suisses, Zurich en tête, s’appauvrissaient: leur endettement explosait et leur population diminuait, concentrant une forte proportion de personnes en difficulté, fragilisées par le chômage (Arbeitslosigkeit), par la pauvreté (Armut), par leur condition d’immigrés (Ausländer) ou de victimes d’exclusion (Ausgrenzung). Aujourd’hui, ce «quadruple A» constitue au contraire un indicateur positif désignant les travailleurs (Arbeitende) qualifiés (Ausgebildete, Akademiker), les ménages disposant d’un revenu convenable (Arrivierte) dans une ville devenue «Attraktiv», grâce à ses politiques du logement, de la mobilité et de la culture – grâce aussi à l’assainissement de ses finances.

Restent à développer deux «offensives» en vue d’améliorer le vivre ensemble en milieu urbain. La priorité va donc à la formation (des jeunes et continue) et à l’intégration par tous les moyens qu’inspire l’innovation sociale et politique.

L’esprit d’invention collective

Gouvernées pour la plupart depuis une longue génération par une majorité rose-verte, les grandes villes offrent une grande ouverture à l’esprit d’invention collective, à la mise en œuvre participative, au travail communautaire, en d’autres mots à l’innovation sociale. Celle-ci, portée par l’économie sociale et solidaire, faite de mesures souvent modestes dont l’efficacité tient à l’engagement des citoyens et des élus, n’a de loin pas le prestige de l’innovation technologique promue à coup de millions par les start-up et autres entreprises à succès plus ou moins durable.

En effet, l’innovation sociale se situe à un autre niveau. Elle procède souvent d’une démarche bottom up consolidée par l’intervention publique, elle a pour but d’améliorer les conditions de vie de la population. Et les chantiers ne manquent pas, entre aménagement des espaces publics, multiplication des possibilités d’accès aux lieux comme aux savoirs et, surtout, promotion de toutes les voies conduisant à une meilleure intégration des nouveaux habitants.

Les dix plus grandes villes de Suisse étudient l’idée d’organiser ensemble l’Exposition nationale de 2027

Spécialisée dans l’analyse et l’évaluation des politiques publiques, la plateforme Staatslabor (laboratoire de l’Etat) installée à Berne assure avec raison que l’innovation sociale au service du citoyen fait partie de toute réflexion sur l’avenir des collectivités suisses, celle des villes en particulier.

Mais rien n’est simple en terre fédéraliste où les équilibres demandent un respect particulièrement attentif. Il faut donc veiller à ce que l’essor des villes, fortifié par les apports de l’innovation sociale, ne soit pas ressenti comme un avantage obtenu au détriment d’autres territoires, encore moins comme une manière de creuser encore le fameux fossé entre ville et campagne. Il faut garder présent à l’esprit que la Suisse des grandes régions urbaines comprend non seulement leur ville-centre mais aussi les villes et communes d’agglomération où la vie et l’ambiance quotidienne ainsi que le comportement électoral peuvent se révéler bien différents. En clair, des lieux où l’UDC fait de meilleurs scores qu’en ville où son influence décline.

Expo 10 villes

Dans la relative euphorie que suscite leur redressement, les dix plus grandes villes de Suisse étudient l’idée d’organiser ensemble l’Exposition nationale de 2027. Une exposition décentralisée, installée sur dix sites urbains, six de plus que l’Expo.02. C’est d’ailleurs à Juri Steiner, concepteur et animateur de l’Arteplage mobile du Jura ancrée à Bienne en 2002 que, à la suit d'un appel d’offres, les villes ont confié la préparation d’une esquisse de projet. A l’aide de ce document, elles décideront s’il convient de poursuivre cette idée ou s’il est préférable d’y renoncer d’emblée.

Le sort que connaîtra ce projet résolument urbain renseignera sur le degré de confiance en elles-mêmes que les villes auront gagnée depuis leur sortie de crise.


Ce texte est paru dans le numéro 2169 de Domaine Public

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