Cet été, «Le Temps» a confié ses espaces dévolus aux opinions à six personnalités, chacune sur un thème et une semaine. Notre journaliste Serge Michel anime cette quatrième semaine, consacrée à l'Afrique. Retrouvez toutes les contributions.

Cet été, des images en boucle de Belgique, d’Allemagne ou des rives des lacs suisses ont montré sur les chaînes d’info les dégâts causés par des semaines de pluie. Conséquence d’une urbanisation et d’une pression humaine sur la nature, conséquence aussi sans doute d’un dérèglement climatique de plus en plus probant. Il faudra des mois pour effacer les stigmates de cet été 2021. Comme si une pandémie n’était pas suffisante, on ajoute une couche climatique. Comme si les événements n’étaient pas liés, on sépare leur traitement.

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Loin de là, à Dakar, quelques semaines auparavant. Une voiture roule très vite sur l’autoroute à péage en direction de l’aéroport Blaise Diagne. C’est une Renault 21, modèle ayant disparu des routes européennes, repeinte en jaune et noir, la couleur des taxis. En ce début de soirée, elle zigzague trop vite et trop près des autres véhicules. En cette période de covid, la protection du masque semble soudain dérisoire et mon esprit se concentre sur le risque réel, tangible, immédiat et quotidien: l’accident de la route.

Quelques images proches me reviennent: Lausanne, il y a trois ans, des trombes d’eau durant quelques heures inondent même les rues en pente, démontrant la violence de l’épisode. Un soir de pluie pour des semaines d’ascenseurs en panne, de locaux inutilisables. Il faudra des mois pour effacer les traces de cette étrange soirée.

Loin de là, enfin, Cotonou, il y a quelques jours. Je chasse le moustique dans ma chambre d’hôtel, il y en a un, un seul, mais le moustique est l’animal le plus dangereux du monde et mon masque covid ne me protège pas vraiment. Nous ne dormirons pas ensemble. Ça me rappelle la présence de la malaria, comme un couperet, dont le vaccin se fait attendre.

L’importance de la résilience

Le lecteur est perdu: des anecdotes d’Afrique et d’Europe, de la mobilité, du covid, des changements climatiques. Pourtant, il y a bien une cohérence à tout cela, la même question de la résilience urbaine. Ce sont là des exemples de dérèglements, tous nous montrent que nos sociétés ont simplement oublié leur environnement. A ce jeu, je crains pour Lausanne, peu autonome, pas résiliente. Nous allons devoir apprendre rapidement de N’Djamena, d’Abidjan, de Nairobi ou de Cotonou, dont plusieurs quartiers sont souvent inondés.

La résilience est la rapidité avec laquelle un système peut reprendre ses activités après une interruption, c’est-à-dire un orage ou une pandémie. Du point de vue du climat, il faut, après chaque épisode de pluies violentes, des semaines, voire des mois aux villes du Nord pour fonctionner à nouveau quand il ne faut que quelques heures à Brazzaville ou Lomé. Une montée des eaux dans une ville subsaharienne, c’est quelques heures d’attente, le temps «que ça passe», puis l’eau redescend et le travail reprend.

D’un point de vue de l’épidémie, combien de sociétés et d’administrations se sont arrêtées quelques semaines, le temps d’installer les employés à la maison, de gérer les lignes de téléphone, les serveurs hors les murs de l’entreprise. Dans les rues des villes africaines, même si les normes du Nord ont trouvé leur place (masque, distanciation), la vie a continué. Le grain de sable n’a pas enrayé la machine tant celle-ci est faite pour résister au sable.

Cette superposition de catastrophes montre surtout que le système européen est au bout, que les villes riches se retrouvent à genoux de plus en plus souvent quand celles du Sud continuent à marcher, lentement mais sûrement. Il y a dans les villes africaines une hiérarchie des problèmes, qui se compte parfois cyniquement en nombre de morts. Les citoyens savent vivre avec les catastrophes, ils se résignent face à elles, et surtout ils s’adaptent – c’est ça aussi la résilience.

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Le rêve de Lausanne est une réalité à Bamako

Il y a de très nombreuses difficultés pour se déplacer dans les villes africaines – et pas uniquement pour des raisons de sécurité routière. Si la mobilité se généralise là aussi, elle reste très faible par rapport à nos sociétés européennes hyper mobiles. N’est-ce pas également une hypothèse pleine de sens qui expliquerait le nombre moins élevé de cas de covid sur le continent africain? La faible mobilité! Moins de mobilité, plus de piétons, moins d’automobiles: le rêve de Lausanne est une réalité à Bamako.

La plus-value d’une vie dans le centre-ville perd tout son sens en temps de pandémie, où tout est fermé, où la proximité des services n’existe plus. Pourquoi vivre dans une densité? Et si le mal principal de toutes les villes africaines – l’étalement urbain – n’était en fait qu’une manière pour les habitants des villes d’avoir, sans le savoir, intégré depuis longtemps, dans leur modèle de la ville étalée, l’idée même d’une vie de pandémie et de maladie, d’Ebola, de malaria? L’idée également des surfaces perméables qui se gorgent d’eau en cas de pluie.

Il faudra donc vivre avec les orages et les pandémies, avec le trop et le trop peu et cela va changer radicalement nos manières de construire et de gérer les villes. Nous pourrons enfin organiser des voyages d’études à Niamey, Ouagadougou et Bujumbura pour voir comment les services des municipalités d’Afrique, celles qui n’ont que quelques francs par habitant et par an, font pour gérer leur ville. Le terme de résilience prendra alors tout son sens.

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*Par Jérôme Chenal, architecte et urbaniste suisse spécialiste des villes africaines, maître d’enseignement et de recherche à l’EPFL.

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