Le 15 janvier 2001, un nouveau site web faisait son apparition sur internet, avec un but ambitieux: bâtir une encyclopédie libre d’accès pour partager la somme de toutes les connaissances. Mais plus que son but, c’est son mode de fonctionnement inédit qui a surpris: n’importe quel internaute pouvait participer immédiatement, sans autorisation ni validation préalables de ses contributions. Selon plusieurs commentateurs de l’époque, ce projet n’avait aucune chance, car donner la parole à tous sans contrôle ni hiérarchie ne pouvait créer qu’une cacophonie au lieu d’une encyclopédie.

Vingt ans plus tard, Wikipédia est toujours là, et c’est aujourd’hui le site web le plus consulté en Suisse après ceux de Google. La plupart des réserves concernant ses chances de succès ou sa fiabilité ont été levées, et l’encyclopédie en ligne est devenu un outil utilisé quotidiennement par la majorité des internautes, qu’ils soient étudiants, journalistes, universitaires ou simples curieux.

Elle ne remplace pas les médias

Les raisons de son succès sont multiples, mais l’une d’elles est particulièrement pertinente en cette période riche en nouvelles: Wikipédia occupe une position privilégiée (et auparavant inoccupée) entre les médias, qui suivent l’actualité d’aussi près que possible, et les encyclopédies et autres livres d’histoire, qui sont publiés avec du recul, longtemps après les événements.

C’est une incroyable machine à collecter l’information déjà publiée et validée ailleurs, à la trier et à la compiler

Si Wikipédia ressemble aux médias classiques, elle ne les remplace pas, car elle fonctionne sur un principe différent: l’encyclopédie en ligne ne publie pas d’informations inédites, tel que le récit d’un témoin direct d’un événement. Par contre, c’est une incroyable machine à collecter l’information déjà publiée et validée ailleurs, à la trier et à la compiler. Et ceci, en mentionnant les liens vers les sources originales, à la disposition des lecteurs qui veulent vérifier ou approfondir un point. C’est ainsi que, moins de deux heures après que le Congrès américain a voté la deuxième procédure de destitution de Donald Trump, l’article Wikipédia à ce sujet existait déjà en 11 langues. La version anglophone, qui se base sur plus de 150 sources, remplirait cinq pages imprimées du Temps, et continuera à être modifiée intensivement dans le futur proche. Avec le temps et le recul, elle se stabilisera et se rapprochera d’un article encyclopédique classique.

Lire aussi: Sur Wikipédia, l’espoir d’un vaccin contre la fièvre complotiste

Si ce système fonctionne, c’est bien sûr grâce au nombre élevé de contributeurs actifs sur Wikipédia (environ 6000 rien que pour la version francophone) et à leur répartition partout autour du globe, qui leur permet de se fonder sur des sources provenant du monde entier. Mais c’est aussi une conséquence de l’un des principes fondateurs de l’encyclopédie, la neutralité de point de vue: les contributeurs ne prennent pas position sur les sujets qu’ils traitent, ils rendent uniquement compte de ce que d’autres sources d’information en disent. Alors que nous sommes exposés à des nouvelles que certains qualifient de fake news, et que les théories complotistes sont légion, l’accès libre à une telle compilation de faits, présentés de la façon la plus neutre possible, est un outil essentiel pour pouvoir mettre en contexte et juger ces informations.

Lire également: Wikipédia: un collectif pour que les femmes ne soient plus des «Sans pagEs»

La neutralité, un concept théorique

Bien entendu, Wikipédia est loin d’être parfaite. La neutralité est un concept théorique ardu à mettre en pratique, et le projet souffre de biais, que ce soit dans le profil de ses contributeurs ou dans son contenu. Si ce dernier est généralement correct, il est loin d’être complet; quand des sujets bénéficient d’une faible exposition médiatique, cela se reflète également dans l’encyclopédie en ligne. Et déterminer quelles sont les sources pertinentes ou non sur un thème donné est un casse-tête en soi.

Malgré ses imperfections, Wikipédia reste pour l’instant sans alternative sérieuse. Vingt ans après sa création, il n’est pas risqué de parier que le site survivra aux commentateurs pessimistes qui prédisaient à l’époque sa rapide disparation. Dans l’immédiat, tous les efforts sont bienvenus pour l’améliorer – le chemin est encore long avant de pouvoir prétendre partager la somme de toutes les connaissances.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.