J’avoue, mon père était nudiste. Soixante-huitard, il aimait brunir nu, mais loin du regard des autres. Il cherchait des criques isolées pour vivre trois semaines de robinsonnade. Je ne sais pas si j’ai aimé. La vue des organes génitaux d’un père ou d’une belle-mère peut être incommodante, surtout à l’adolescence.

Je me souviens aussi de cet amoureux, plus tard, qui m’avait traînée sur une plage nudiste du Cap Ferret, avec trois de ses amies. Là encore, tout le monde à poil. Sauf moi. Pas le courage. Mais je conserve l’image du garçon récupérant de l’huile solaire dans le sac de l’une, puis restant accroupi, intimité flasque à hauteur de ses yeux, badinant avec décontraction. J’avais envie de faire une scène, mais que dire? Tous semblaient si tranquilles et hédonistes. La norme derrière cette dune était la nudité paisible, pas mes idées tordues.

Rentrer le ventre pour Instagram

Le sociologue Jean-Claude Kaufmann a déjà disserté sur ce «regard balnéaire» qui s’impose à la plage, et qui ne doit pas s’attarder sur le corps d’autrui. Pas toujours simple, mais fondement de la liberté pour que chacun continue de bronzer vêtu à sa guise. Quel nom donner alors au regard qu’impose la débauche de selfies estivaux? Toutes ces poses triomphales devant des eaux turquoise, transats de luxe et cocktails censés assoiffer les idiots coincés au bureau.

Même l’été est devenu compétition sociale. La preuve, les voyagistes proposent maintenant des séjours avec photographe professionnel inclus. «Il fournit chaque matin au moins une vingtaine d’images irrésistibles que vous pouvez immédiatement partager sur vos réseaux sociaux», vante une agence. «Cela veut dire que vous pouvez laisser votre téléphone et profiter du moment présent.» Oui, jouir de l’été, c’est rentrer le ventre pour Instagram. Finalement, j’aime mieux les nudistes.