Le séisme survenu au large de Sumatra a déchiré les entrailles de la terre. On le pressentait, en regardant les images effrayantes de cette vague venue faucher des dizaines de milliers de vies sur des plages tropicales paradisiaques. On le sait désormais, chiffres et mesures à l'appui. Les scientifiques l'affirment: notre planète a bougé sous le choc. La course du globe a été modifiée. L'affrontement tectonique survenu sous l'océan Indien n'est donc pas une énième catastrophe naturelle à ranger au registre des cyclones dévastateurs et autres glissements de terrain d'envergure. La solidarité internationale, nécessaire et pour l'instant heureusement exemplaire, ne fera qu'en panser les plaies. Et les indispensables dispositifs antisismiques, que le Japon propose déjà d'étendre à la zone sinistrée, ne doivent pas non plus nous aveugler: derrière la vague tueuse se profilent les mystères d'une planète que nous ne maîtrisons pas, même si la connaissance nous permet d'en décrypter, après coup, les moindres faits et gestes.

C'est ce mystère que les touristes effarés, évacués en urgence, hébétés des hôtels et des îles paradisiaques de Thaïlande portent sur leur visage. La tragédie qui s'est jouée dimanche au petit matin, vingt mille lieues sous les mers, a tué une partie de leur insouciance. Et la nôtre avec. La planète, vaste terrain de jeux aux frontières toujours plus loin repoussées par notre appétit de tropiques et d'exotisme, n'est pas que ce grand décor féerique vendu par les brochures des agences de voyages. Elle est aussi furie, chaos, horreur, injustice, hasard. Rien de nouveau là-dedans. Rien de choquant non plus. De tout temps, l'homme a tenté de domestiquer en vain son environnement pour son confort, pour s'enrichir, ou pour survivre. Les tribus primitives des îles indiennes Andaman et Nicobar, au large de la Birmanie, où l'on annonce près de 10 000 morts, ont payé au séisme un tribut beaucoup plus lourd que les touristes européens de Phuket ou de Khao Lak. Les familles martyres du Sri Lanka dévasté ont subi le même assaut des flots que les hôtels de luxe des Maldives voisines et leurs pontons pour hydravion.

La Terre ne s'est pas vengée. Le séisme de Sumatra nous rappelle juste qu'elle tourne sur un axe qui nous échappe. Coïncidence du calendrier: une conférence des Nations unies était prévue de longue date à Kobé, au Japon, à la mi-janvier, pour parler de la prévention des catastrophes. La tragédie de dimanche en illustre le corollaire: l'incontournable fragilité de l'homme.

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