Ma semaine suisse

Vingt-cinq ans plus tard

Il y a eu les 10 ans, puis les 20 ans. Et maintenant le quart de siècle. Le besoin de se souvenir encore et encore de la chute du mur de Berlin s’impose à nous, telle une évidence. Rien ne semble pouvoir freiner cette puissante nostalgie de la nuit folle du 9 novembre 1989. La corde sensible vibre à chaque sollicitation.

La semaine prochaine, nous serons, collectivement, en empathie avec l’Allemagne. Berlin se met sur son trente-et-un pour célébrer le 25e anniversaire du doux séisme qui changea la face du monde. Le jour J, le 9 novembre, nous frissonnerons à la performance de Peter Gabriel interprétant sur place Heroes , hymne à la liberté que David Bowie enregistra en 1977 près du Mur, alors qu’il vivait dans l’ancienne Berlin-Ouest.

Trois jours durant, Berlin sera the place to be . Clou des festivités, un mur de lumière traversera la ville suivant le tracé exact de son ancienne division. 8000 ballons illuminés par une LED interne feront une chaîne de 15 kilomètres sur les 140 que faisait le tour intégral du Mur. L’installation soulignera en pointillé les lieux symboliques de l’ancienne division Est-Ouest: Checkpoint Charlie, la East Side Gallery ou la Porte de Brandebourg. Suggérer d’un trait léger et poétique le maudit Mur aujourd’hui disparu: à lui seul, ce geste artistique, délicatement ironique, allège un peu le pessimisme qu’alimentent les barbaries aux portes du continent et les lourdes incertitudes en Europe.

Chacun des 8000 ballons sera adopté par un Berlinois qui lui confiera un message personnel. A la fin des commémorations, ces billets s’envoleront pour un imprévisible voyage, là où les vents pousseront les ballons gonflés à l’hélium. Alors L’Hymne à la joie retentira, ode à la fraternité humaine et rappel utile que l’histoire de Berlin est aussi notre histoire.

Or, voilà que des grincheux dénoncent à l’avance une malheureuse pollution et crient au gâchis. La bataille fait rage sur les réseaux sociaux. Les croisés de l’air pur oublient que nos amis allemands sont sacrément prévoyants. Les ballons, développés par l’Université de Hanovre, sont entièrement composés de matières biodégradables. Vous me direz qu’il a fallu du pétrole pour fabriquer ce plastique politiquement correct. Désolé, je dois vous clouer le bec. J’écris sous le contrôle d’un ingénieur lu sur Facebook. Il nous apprend que si l’on table sur un ballon de 50 cm de diamètre et d’une épaisseur d’environ 5 microns, on a besoin d’à peu près… 2 litres de pétrole pour produire les 8000 ballons. Comparé à la pollution causée par un seul feu d’artifice géant, ce sont des peanuts. A ce tarif-là, Berlin se révèle avant-gardiste et exemplaire.

Moi, ce qui me turlupine, ce sont les messages que les Berlinois enverront dans le ciel. Quelle est l’humeur des Allemands? Ils avaient la réputation d’être de grands anxieux mais un sondage national à la fin de l’été (le baromètre du R+V-Infocenter) montre que cela a bien changé. Depuis la réunification, ils n’ont jamais été aussi sereins face à l’avenir.

La crainte la plus répandue, mais en net recul, concerne une éventuelle hausse du coût de la vie. Inquiétude tenace autour de l’argent, à relier sans doute aux deux hyperinflations – celle de 1923 et celle cachée par Hitler – qui ruinèrent l’épargne du peuple allemand au siècle dernier.

Curieusement, leur confiance dans la solidité de l’euro a progressé de vingt points en deux ans. Alors même que la BCE, pour sauver l’euro, a fini par bazarder l’orthodoxie coulée dans le bronze du Traité de Maastricht (1991). L’euro devait parler allemand, mais la BCE s’est affranchie de son mandat strict. Elle participe à une politique économique globale et viole de facto l’interdiction de renflouer les Etats en faillite. A Bruxelles, l’«impératrice» Merkel n’a pas décidé seule. Le Bundestag, jaloux de son indépendance, a toujours voté comme la chancelière le lui demandait. La Cour constitutionnelle de Karlsruhe, qui devait juger en dernier ressort, a basté.

Depuis la chute du Mur, le chemin accompli impressionne. L’agitation quotidienne cache la toile de fond. La crise financière rend l’Europe plus centralisée, plus politique; elle l’éloigne des souhaits de Berlin. La Commission Juncker démarre ces jours en affichant des ambitions que l’on ne croyait plus possibles. Le chantier européen continue. Et l’Europe allemande ne semble plus qu’un fantasme.

Depuis la chutedu Mur, le chemin accompli étonne. L’Europe allemande, c’est terminé

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