Perspective

La violence est-elle inscrite génétiquement en nous? Le débat est ouvert

La violence est-elle inscrite dans l’ADN de certains? Oui suggère une récente étude. A prendre avec des pincettes si l’on veut éviter la tentation d’exclure préventivement certains individus sur la base de prétendus «marqueurs biologiques» de comportements violents

Y a-t-il des bases génétiques de la violence ou de l’agressivité? Ou au contraire s’agit-il d’un comportement dont les racines sont propres au fonctionnement psychique, que le passage à l’acte soit déclenché par des tensions internes ou qu’elles soient liées à des facteurs de l’environnement? Certains proposent que l’agressivité se décline en sous-types: frustrative, défensive et offensive, chacun avec des influences génétiques et environnementales différentes. Les deux dimensions explicatives pourraient être pertinentes: c’est ce que suggèrent les travaux sur les jumeaux.

Quoi qu’il en soit, nous serions tous susceptibles de produire des comportements violents – une potentialité face à laquelle nous serions inégaux selon nos variations génétiques, sur lesquelles des environnements différents (prénataux, socio-éducatifs, culturels…) agiraient comme facteurs déclenchant. On pourrait par contre comprendre la violence issue de la frustration comme un comportement qui apparaîtrait avec l’émergence du sujet, construit avec lui, voire qui lui serait nécessaire.

La violence, une nécessité

Si l’on suit l’hypothèse génétique, celle-ci devrait s’inscrire dans la perspective de l’évolution des humains et des autres espèces, amenant à penser que si l’agressivité a été maintenue comme un caractère à travers l’évolution, c’est qu’elle constitue une nécessité qui devrait donc aussi comporter un bénéfice – ou du moins un bénéfice plus important que les coûts, ou les pertes d’individus, par exemple à travers la compétition pour des ressources fondamentales (alimentation, espace, partenaire reproductif).

Mais si l’on admet cette hypothèse chez l’homme, quel pourrait être le bénéfice des comportements violents à l’heure actuelle? Une affaire de compétition à propos de convictions de tous ordres, de prédominance? Est-ce l’apparition du langage, qui a parasité le vivant chez l’homme, introduisant un dispositif qui a envenimé l’homme, lui donnant le moyen d’une puissance nouvelle, pour entraîner d’autres dans ses convictions, dans ses croyances, de les diffuser largement, de les opposer à d’autres?

Le langage, un outil redoutable au service de la violence

On pourrait voir ainsi le langage comme un outil de plus, redoutable, utilisable pour détruire l’autre, qui donne une radicalité, inédite jusque-là, aux potentialités agressives véhiculées par l’évolution. La culpabilité, les sanctions, comme l’emprisonnement, prises envers les individus violents, tendent à faire penser que ce bénéfice puisse être réduit, à moins que l’individu en cause ne soit protégé par un grand groupe qui valide son comportement. Chez les chimpanzés, des attaques collectives, allant jusqu’aux combats à mort, existent également entre des communautés, sans punition à la clé, mais vraisemblablement avec la suprématie des vainqueurs.

Dans 2001 : l’Odyssée de l’Espace (Stanley Kubrick, 1968), le dispositif qu’invente le singe n’est pas le langage mais l’outil, un os en l’occurrence, que le singe brandit, ayant soudainement compris qu’il peut l’utiliser comme une arme, et vaincre ainsi ses adversaires. Il devient ainsi un presque-humain, par l’objet auquel il donne un sens, et qui lui permet plus efficacement la violence.

La violence n’est-elle qu’un vestige de l’évolution?

On retrouve à ce propos toujours la même alternative. Faut-il voir la violence ou l’agressivité comme un «vestige» évolutif des espèces qui devaient se battre pour leur survie ou d’autres enjeux, comme la reproduction? Ou faut-il au contraire considérer que la violence serait plutôt issue de la confrontation de l’individu au monde, à son entrée en relation avec l’autre, du moins pour ce qui concerne la violence issue de la frustration: l’autre est nécessaire pour ma survie, mais dans le même temps il me menace dans la mesure où il peut me priver.

Ces données semblent converger avec ce que Critile voulait enseigner à son fils Adrenio, dans le fameux conte philosophique de Baltasar Gracian «Les hommes sont plus féroces que les fauves, et, bien souvent, ils apprirent aux tigres à devenir plus cruels qu’ils ne l’étaient par leur nature». La violence serait issue de la corruption de l’homme par les autres, au contraire d’un besoin d’agression inné, instinctif.

La génétique entre dans le débat

A l’opposé de ce point de vue, un travail récent sur plusieurs centaines d’individus (prisonniers) rapporte que des variations dans deux gènes exprimés dans le cerveau (MAOA-monoamine oxidase A- et CDH13-neuronal membrane adhesion protein) sont associées à une probabilité accrue de comportements extrêmement violents chez ceux qui les portent. On aurait donc dans cette étude une démonstration d’une prédisposition génétique à la violence, en deçà de ce que vit l’individu. Mais ces articles ne reposent en fait que sur une association statistique. Ils n’entrent pas en matière sur l’environnement social, sur le développement et sur l’histoire de ces personnes, à travers le temps et leurs actes. Ni sur le fait que de sa position, le sujet est aussi responsable, quelle que soit sa constitution génétique. Que celle-ci soit atteinte, ne dit pas en effet quel individu va s’en déduire.

Il faut bien réaliser que ce débat bute finalement sur la question de la causalité. Lorsqu’on cherche à examiner, à propos de la violence, les parts respectives du génétique, du psychique ou du social qui entre en jeu, on est peut-être trop pris par une vision linéaire et continue d’une relation directe entre cause et effet. Peut-on vraiment expliquer si simplement le comportement d’un humain, que ce soit sur le plan biologique ou subjectif? Peut-être tout cela procède d’une autre logique, non encore élucidée.

On doit tenir compte de cette limite de nos connaissances, pour éviter la tentation d’exclure préventivement certains individus sur la base de prétendus «marqueurs biologiques» de comportements violents qu’indiquerait une variation ADN. Et c’est cette dérive qu’il convient d’éviter.

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