Opinions

Violence et extrémisme, ces maladies françaises

CHRONIQUE. Le déferlement de violence attribué aux «black blocs» en marge du défilé syndical du 1er mai est tout, sauf une surprise. A chaque fois que la France se retrouve fracturée et en colère, la contestation radicale vire à l’affrontement et à la bataille rangée

Avoir choisi l’Australie un jour de 1er mai pourrait bien coûter cher à Emmanuel Macron. Certes, le président Français a affiché sa détermination à ne pas laisser les convulsions domestiques interférer avec son agenda diplomatique et commercial – douze sous-marins vendus pour 30 milliards d’euros, et un référendum sur l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie. Mais il a, ce faisant, confirmé sa tendance fatale à ignorer le pays réel et les risques de débordements, comme l’ont prouvé les saccages commis en marge du défilé syndical. Cette France qui peut, à tout moment, entrer en éruption. Cette France qui – l’histoire l’a montré – est toujours volcanique en période de séisme politique.

Les émeutes d’extrême droite du 6 février 1934 précédaient l’avènement du Front populaire, et trahissaient les avancées du fascisme. Les événements de mai 1968 s’enflammèrent sur le cadavre d’un gaullisme agonisant. Les batailles rangées de l’hiver 2005 dans les banlieues sanctionnèrent une présidence Chirac sans boussole. Sans oublier la longue liste des autres éruptions «historiques» depuis 1789. A chaque fois que le pouvoir paraît déconnecté ou oublieux des colères, celles-ci lui sautent à la gorge. Dans l’Hexagone comme dans les Outre-mer (voir Mayotte et la Guyane), violence et extrémisme sont des maladies bien françaises.

Les nouvelles radicalités

L’arrière-plan de ce qui s’est passé à Paris ce 1er mai, au pied de la Gare d’Austerlitz, est pourtant diagnostiqué et identifié. «La Croix» y a même consacré un excellent dossier le 26 avril sous le titre «Les nouvelles radicalités». Ses premières lignes? «Ultradroite, ultragauche, militants violents, anarchistes… Ceux que l’on regroupe sous l’étiquette de «radicaux» forment une galaxie très hétérogène. Ils ont en commun de ne pas vouloir inscrire leur contestation dans un dialogue, privilégiant les actions chocs, voire l’usage de la violence.»

En marginalisant les «corps intermédiaires», Emmanuel Macron s’est privé d’amortisseurs sociaux

Et le journal catholique, centriste et Macron-compatible, de pointer les foyers de tension qui, sans être en lien direct avec les «black blocs» à l’œuvre ce 1er mai, alimentent ces rages: les «Zones à défendre de Notre-Dame-des-Landes» (où les négociations se poursuivent après l’évacuation policière à demi-ratée) et de Bure (site d’enfouissement pour déchets radioactifs et futurs champ de bataille) et les universités toujours bloquées. Rajoutons les franges les plus radicales de l’extrême droite (telle Génération identitaire, dont les militants se sont récemment déployés au col de l’Echelle pour faire barrage aux migrants) et l’ultragauche qui avait réussi à infiltrer, en 2016, le mouvement «Nuit debout» place de la République. On se souvient des policiers piégés dans leur voiture incendiée et rescapés in extremis. A chaque fois, le modus operandi est identique: l’embuscade, menées par des commandos hybrides, composés de militants purs et durs et de très jeunes prêts à en découdre, venus aussi bien des banlieues que des beaux quartiers.

La radicalité de rupture

Cette radicalité-là porte un nom. La politologue Anne Muxel la définit comme «une radicalité de rupture […] qui relève plus de la contestation du système plus que de la protestation, n’excluant pas le passage à l’acte violent». Or en marginalisant les «corps intermédiaires» (syndicats, médias, secteur associatif, élus.) qu’il considère comme dépassés et source de perte de temps, Emmanuel Macron s’est privé d’amortisseurs sociaux. L’exemple de la CGT et de la CFDT, incapables (vraiment?) de bloquer les émeutiers infiltrés dans leur manifestation, est saillant. L’autre radicalité identifiée par Anne Muxel dans La Croix, celle de la «protestation qui consiste à privilégier l’expression directe et de plus en plus souvent des formes d’engagement alternatives à la participation conventionnelle», se retrouve le dos au mur. Faute de savoir manier la carotte sociale et étudiante, l’exécutif a droit au retour de bâton.

N’oublions pas, non plus, le calendrier. Le 12 avril, le Tribunal de Paris relaxait l’ensemble des membres du groupe d’ultragauche de Tarnac – sauf un prévenu suisse, falsificateur de documents, seul condamné à de la prison avec sursis – après avoir démontré à juste titre les manipulations policières et concédé que ce «groupe n’existait pas». Comment ne pas penser que, chez leurs sympathisants, ce jugement – dont le parquet n’a pas fait appel – peut avoir alimenté une euphorie guerrière après avoir subi le rouleau compresseur sécuritaire des années Sarkozy? Autre dossier brûlant: celui des migrants, pris avec leurs soutiens dans l’étau policier. Avec, en ligne de mire la promesse marconienne, d’accroître les expulsions. La France qui se «transforme» est incandescente. Et le goût de «Jupiter» pour la foudre ne fait qu’attiser les braises.

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