L’Europe des relations humaines est dans le coma. Il y a cinq semaines, c’est dans la précipitation et la désorganisation que les Etats se sont barricadés, espérant, en érigeant des barrières, maîtriser une crise qui ne connaît pas de frontières. Cela n’a pas évité à la Suisse, qui a envoyé l’armée surveiller les bornes comme en 1939-45, d’être l’un des pays les plus contaminés d’Europe proportionnellement. Alors que le virus était déjà partout sur le continent, le seul résultat de la fermeture des frontières aura été de rendre impossibles les échanges humains entre voisins. L’idée européenne de réunir les peuples pourra-t-elle survivre au retour de l’illusion des nations protectrices?

Pourquoi l’armée aux frontières?

Comment peut-on concevoir que moins de trois mois après avoir inauguré le nouveau réseau ferroviaire transfrontalier Léman Express, la première préoccupation aura été d’y envoyer la police des frontières? Il faut un esprit assez pervers pour songer à mettre une double barrière entre Suisse et Allemagne, du côté de Kreuzlingen, afin d’empêcher les gens de s’embrasser. Certes, personnel soignant, travailleurs frontaliers peuvent toujours traverser. Mais parce que nous en avons égoïstement besoin. Or l’Europe à laquelle nous appartenons ne vit pas seulement de l’échange des biens et des services. Cette Europe au quotidien, ce sont d’abord des relations humaines. A travers le travail frontalier, certes, mais aussi par nos liens amicaux et familiaux. Un habitant sur quatre n’a pas la nationalité suisse et un citoyen suisse sur six est double-national. 800 000 Suisses et Suissesses vivent à l’étranger, le plus souvent dans un pays membre de l’UE. Dans ces colonnes, la chroniqueuse Marie-Pierre Genecand a raconté le profond malaise qui l’a saisie en raison des tracasseries douanières en voulant rendre visite à sa mère sur sol français. Il y a, en Suisse romande, beaucoup d’amis français qui, tel cet ingénieur domicilié du côté de Neuchâtel, sont interdits, depuis plus d’un mois, de visite à leurs enfants restés en France avec leur mère.

A moins que le Röstigraben suffise à effrayer le virus, comment expliquer que Zurich soit nettement moins touchée que Genève?

Aussi pacifique soit-elle, envoyer l’armée suisse aux frontières n’est pas le geste le plus susceptible de cultiver l’amitié entre les peuples. L’image que les autorités, suisses, allemandes, autrichiennes, françaises ou belges, envoient à leurs concitoyens est ravageuse: le virus vient de l’étranger. Et celui de nos voisins est particulièrement vicieux. Ce retour à l’idée que la nation serait seule protectrice flatte notre instinct le plus animal et donne raison aux populistes et nationalistes. Or, nous l’expérimentons en Suisse, la frontière ne joue aucun rôle pour le ralentissement de la pandémie. A moins que le Röstigraben suffise à effrayer le virus, comment expliquer que Zurich soit nettement moins touchée que Genève ou Lausanne, que la Suisse alémanique connaisse un nombre de contaminations inférieur à la Suisse latine? Ou que la Région Rhône-Alpes soit moins touchée que l’Arc lémanique, supposé être protégé du «virus étranger»?

Réussir le déconfinement

Ces tensions par-dessus les frontières ne vont pas s’estomper avec la décrue de la pandémie. Au contraire, le redémarrage économique sera marqué par de plus grandes inégalités et donc davantage de protectionnisme. Il faut espérer qu’Ignazio Cassis, qui souhaite un déconfinement coordonné avec nos voisins, réussisse mieux l’ouverture que la fermeture.

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