«Cela fait partie du secret des affaires.» Daniel Koch, responsable de la division des maladies transmissibles auprès de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP), refuse de dévoiler les détails financiers des contrats sur l’achat et la livraison des trois vaccins contre la pandémie de grippe (A) H1N1. Les entreprises pharmaceutiques concernées, en l’occurrence Novartis et GlaxoSmithKline (GSK), ne sont pas plus bavardes. «Adressez-vous à l’OFSP, nous ne communiquons aucune information sur les contrats passés avec les gouvernements», fait savoir le porte-parole de Novartis.

Les nombreux parlementaires qui ont opté pour la vaccination par l’armée, mardi dans une salle du Palais fédéral, ne connaissent donc pas le prix de la dose de vaccin absorbée par leur corps. Le seul montant officiel est celui du crédit provisoire approuvé fin août par la délégation des finances des Chambres fédérales, soit 84 millions de francs pour 13 millions de doses.

A la fin de la semaine, la Suisse aura distribué, péniblement et avec du retard sur les pays européens en raison de lenteurs du processus d’homologation par Swissmedic, quelque 3 millions de doses. Comment et quand les 10 millions restantes vont-elles être acheminées en Suisse? Ces détails, eux non plus, ne sont pas communiqués par l’OFSP.

«La livraison des vaccins est fixée sur la base d’un certain pourcentage de production déterminé avec chaque pays dans les contrats», explique Daniel Koch. La part négociée par la Suisse et figurant dans le contrat est considérée comme confidentielle. La règle du «premier qui commande, premier servi» appliquée par Roche pour les livraisons des pilules Tamiflu n’est cependant pas en vigueur en ce qui concerne les vaccins contre la grippe (A) H1N1.

La responsabilité du retard de distribution des vaccins n’est pas à mettre sur le compte d’une commande tardive, selon l’OFSP. Ce problème va au-delà de la logistique et implique le degré de protection de la population. Le vaccin est en effet efficace une quinzaine de jours après l’injection, alors que certains pays européens, comme l’Irlande et l’Islande, ont déjà dépassé le pic de la pandémie.

Swissmedic, dont a dépendu l’homologation des trois vaccins (Pandemrix pour GSK, Focetria et Celtura pour Novartis), refuse de porter le chapeau du retard de livraison. L’organisation reste cependant muette sur les requêtes formulées auprès de Novartis ou GSK, et la manière dont les données cliniques ont été examinées. «Je ne peux donner aucune information sur les détails des vérifications faites», répond Joachim Gross, porte-parole de Swissmedic. Dans le cas de Focetria, approuvé aux Etats-Unis le 15 septembre, par l’Union européenne le 29 septembre, et en Suisse le 30 octobre seulement, il est avéré que Swissmedic n’a pas pu légalement échanger des informations préalables avec l’instance européenne d’homologation (EMEA). «Nous avons simplement repris la décision de l’EMEA», note Joachim Gross. Dans ce dossier également, la Suisse fait l’expérience de son isolement. Le conseiller fédéral Didier Burkhalter s’est dit récemment favorable à un rapprochement entre Swissmedic et l’EMEA.

Dans le cas du vaccin Celtura, l’examen de l’autorisation délivrée par Swissmedic montre que les contrôleurs suisses s’inquiétaient du mode biologique de production du vaccin. La méthode est nouvelle donc peu documentée. L’adjuvant MF59, utilisé pour améliorer l’efficacité du vaccin, a également été examiné avec scepticisme. «A l’heure actuelle, il est impossible de dire si de nouveaux adjuvants tels que le MF59 auront un effet sur le déclenchement ou l’évolution de maladies auto-immunes», écrit Swissmedic. Dans un premier temps, l’autorisation pour Celtura n’était pas attendue avant la fin de l’année. Soudain, sans doute mis sous pression en termes de délai, Swissmedic a délivré son feu vert le 13 novembre – moins de dix jours après l’Allemagne, qui avait reçu le dossier Celtura de Novartis trois mois avant la Suisse.

Finalement, selon les informations recueillies par Le Temps, la Suisse a limité l’achat de doses de Focetria pour se concentrer sur les produits Pandemrix (8 millions de doses) et Celtura (4,7 millions). Les commandes, qui devront être honorées, sont supérieures à la quantité nécessaire. En effet, au moment de la commande, l’utilisation de deux doses par personne était recommandée, alors que les premiers essais cliniques ont démontré que, dans la plupart des cas, une dose suffit. La Suisse a prévu de donner à l’OMS ou de revendre à des pays industrialisés 10 à 20% des stocks de vaccins.

Novartis prévoit un chiffre d’affaires supplémentaire de 600 millions de dollars au dernier trimestre 2009 dû aux vaccins contre la grippe (A) H1N1. GSK table, pour la même période, sur des recettes de plus d’un milliard d’euros.

L’industrie tenait-elle le couteau par le manche en négociant avec les gouvernements? «Je ne vous dirai pas si nous avons fait une bonne affaire, mais je peux vous assurer que les prix ont été négociés et non pas dictés par les fabricants», assure Daniel Koch. Swissmedic admet une certaine pression mais estime, par la voix de Joachim Gross, que «Novartis a bien coopéré et répondu rapidement à toutes les questions ouvertes».

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