«Vie au ralenti», semaine 4. Le temps de la relative confusion, de l’urgence et de l’adrénaline est derrière. S’il est toujours impossible de savoir où nous échouerons, cela n’empêche pas de réfléchir à ce que l’on veut pour l’ère post-Covid-19. Pour cela, deux observations.

La positive, d’abord. La crise actuelle n’a pas qu’une propension sidérante à accélérer l’histoire, elle permet aussi de mettre en lumière notre incroyable capacité d’adaptation. Dans les entreprises, flexibilité, réactivité et inventivité ne sont plus des concepts floconneux servis par les consultants. Mais une réalité très concrète.

On ne parle pas ici uniquement du recours généralisé au télétravail – les lignes que vous lisez sont rédigées, corrigées et mises en ligne/en page depuis nos salons et nos cuisines – mais aussi de la facilité déconcertante avec laquelle des groupes ont transformé leur outil de production. Exemple avec Bulgari, qui a arrêté de produire des parfums pour se mettre aux solutions hydroalcooliques qu’elle livre aux hôpitaux neuchâtelois. Ou avec la distillerie Morand qui change son eau-de-vie en désinfectant.

Du simple «coronawashing»? Deux collègues ont bien expliqué qu’il ne faut pas balayer trop vite ces initiatives en y voyant du marketing opportuniste. Bon nombre d’entreprises se sont réellement adaptées pour apporter leur pierre à l’édifice et soutenir l’effort du collectif.

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Cette capacité d’adaptation se retrouve aussi du côté des autorités (si souvent décriées pour leur immobilisme). En deux semaines, l’administration fédérale, la Banque nationale, la Finma et les banques ont réussi à mettre en place un plan d’aide aux entreprises, dont l’avenir confirmera qu’il était ingénieux. Il permet à n’importe quelle PME du pays ou presque d’avoir accès à des dizaines de milliers de francs moins d’une heure après avoir rempli un formulaire en ligne: impossible à imaginer il y a seulement un mois.

Palme de l’indéfendable pour EasyJet

Second constat: cette crise agit comme un formidable révélateur. Elle permet donc d’éclairer des facettes moins reluisantes de l’économie. EasyJet mérite à ce titre la palme de l’indéfendable. Sa flotte de zincs «coronaclouée» au sol, l’entreprise britannique est venue mardi dernier frapper à la porte de la Confédération pour demander une aide financière, prétextant qu’elle comptait 1000 employés suisses dans ses rangs. «Les gouvernements ont un rôle à jouer pour garantir que les compagnies aériennes dotées de modèles commerciaux viables aient accès aux liquidités dont elles ont besoin pour soutenir leurs employés et la reprise économique», écrit la compagnie.

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Très ironiquement, le jour précédent, le fondateur, Sir Stelios Haji-Ioannou (34% du capital), défendait publiquement son droit à recevoir ses dividendes: 60 millions de livres sterling. Soit 72 millions de francs. Soit 72 000 francs par employé suisse que la compagnie prétend vouloir «soutenir». Contactée, l’entreprise se défend en pointant que les actionnaires avaient accepté le versement des dividendes en février dernier et qu’elle avait donc une «obligation légale de [les] payer». Le Covid-19 n’a-t-il pas pourtant déjà plusieurs fois imposé de relativiser cette notion «d’obligation légale»?

Une crise qui tombe à pic

Si l’on résume, cette crise met en lumière certains grands travers du «vieux capitalisme» mais nous fait remarquer en même temps qu’on dispose de l’inventivité et de la flexibilité pour en changer. Cela tombe à pic puisque, l’an dernier, politiciens et multinationales ont appelé d’une seule voix à se tourner vers un capitalisme plus responsable.

Investissement d’impact, finance durable, amélioration des exigences environnementales, sociales et de gouvernance… On a vu les géants énergétiques (ENI, Repsol, Total) promettre des centaines de millions de dollars pour de l’énergie verte et Nestlé investir pour la fin du plastique. Les entreprises nous ont assuré, la main sur le porte-monnaie, qu’elles allaient changer. Les politiciens, la main sur l’urne de vote, qu’ils allaient changer. La crise actuelle leur offre une formidable occasion de passer de la parole aux actes.

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On l’a dit, on le redira: le moment que l’on vit est historique. L’«économie», ce train lancé à pleine vitesse d’un trimestre à l’autre, est à l’arrêt pour cause de pénurie inédite d’offre et de demande, ses principaux carburants. Ne pas voir dans cette pause exceptionnelle une opportunité de corriger certains fondamentaux serait une grave erreur. Chefs d’entreprise, politiciens, actionnaires doivent réfléchir dès maintenant à l’économie qu’ils construiront dans l’après-crise. Et n’oublier ni les bons réflexes d’adaptation acquis ces dernières semaines, ni les promesses faites l’an passé.