Un peu avant 9 heures chaque matin, ils déplient leur arsenal place des Nations, à Genève. Tracts, banderoles, haut-parleurs et même un réservoir de parapluies jaunes frappés du sceau de l'organisation: les Moudjahidin du peuple (OMPI), acharnés dissidents iraniens. Ils sont quelques dizaines à manifester là depuis près de quarante jours, revendiquant la protection de ceux des leurs qui vivent dans un camp retranché du nord de l'Irak. «Trois mille cinq cents personnes habitent la cité d'Achraf, veillée par les forces multinationales. Nous craignons que les Etats-Unis ne se retirent d'Irak en abandonnant nos familles et amis à la répression du régime de Téhéran», souligne Elaheh Azimfar, membre de la commission des affaires étrangères du Conseil national de la résistance iranienne (CNRI), vitrine politique des Moudjahidin du peuple.

Et pendant que la petite dame voilée ponctue son discours de photographies montrant les rassemblements de ses pairs aux quatre coins du monde, des militants s'activent derrière elle pour peaufiner la mise en scène, ajuster les fanions. «Ils viennent de partout: du Canada, d'Italie, de France ou de Belgique», énonce fièrement Elaheh Azimfar. De fait, la capacité des Moudjahidin à mobiliser ne cesse d'étonner, des coups de fil incessants aux rédactions, aux défilés rassembleurs organisés ici ou là. En 2006-2007, un piquet a été tenu durant 221 jours devant le Haut-Commissariat pour les réfugiés à Genève, en faveur, déjà, des occupants d'Achraf. Cet été, un meeting a réuni quelque 70000 personnes - selon les organisateurs - à Villepinte en banlieue parisienne, pour appeler au retrait de l'OMPI des listes européennes et américaine des organisations terroristes. L'organisation a officiellement déposé les armes en 2002 (lire encadré).

«Aucun parti politique ne parvient à regrouper autant de monde, c'est assez stupéfiant, convient Bernard Hourcade, directeur de recherche au Centre national français de la recherche scientifique. Trente ans après la révolution islamiste, les Moudjahidin parviennent encore à capitaliser dessus car ils représentent la seule opposition massive au régime des mollahs.» C'est l'OMPI, ainsi, qui a dénoncé en 2002 le programme nucléaire de Téhéran auprès des Nations unies. L'OMPI, encore, qui révélait mardi que des experts nord-coréens sont impliqués dans le processus. Et sur les sites internet du mouvement, les dérives - nombreuses - des autorités iraniennes sont minutieusement répertoriées: «des filles battues pour avoir mangé durant le Ramadan», «500 condamnés à mort à Machad»... Nombre de personnes et de personnalités (Danièle Mitterrand, Mgr Gaillot, l'Abbé Pierre en son temps...) soutiennent l'organisation en réaction aux excès du régime islamiste. Quelques autres par romantisme révolutionnaire. «Les Moudjahidin savent très bien jouer de leur double identité, se présentant tantôt comme des musulmans modérés, tantôt comme des militants d'extrême gauche préparant le Grand Soir», souligne Alain Chevalerias, auteur de Brûlé vif, un an d'enquête sur le réseau. Leurs appuis sont donc multiples, à l'extérieur de l'Iran au moins; dans le pays, la plupart des gens les ont oubliés depuis longtemps.

«Au-delà du noyau dur des Moudjahidin, estimé à 1000-2000 personnes vivant 24 heures sur 24 par et pour l'organisation, l'OMPI compte un cercle de sympathisants de plusieurs centaines d'autres individus. Ceux-là ont une vie et un travail en dehors du groupe, mais ils sont appelés en renfort pour un défilé, une manif... Parfois ils versent un peu d'argent, précise Alain Chevalerias. Viennent ensuite les opposants au régime iranien, qui grossissent ponctuellement les rangs des rassemblements moudjahidin. Le dernier type de participants aux meetings sont ceux que l'organisation paie pour occuper des chaises.» La Gazeta Wyborcza a révélé ainsi que plusieurs centaines d'étudiants polonais ont fait le voyage à Villepinte en juin dernier: séjour et billets d'avion étaient offerts pour 6 euros seulement, à condition de participer à l'assemblée.

Les Moudjahidin ont des moyens considérables. Le faste et l'ampleur de la réunion de Villepinte en ont fait la démonstration. «Tout est financé par nos supporters, par le peuple iranien et la diaspora», note Elaheh Azimfar, basée à Auvers-sur-Oise, en France, comme la plupart de ses camarades. «Je leur ai longtemps versé une cotisation», admet Nazi, ex-sympathisante aujourd'hui domiciliée en Suisse. «Les Moudjahidin ont amassé beaucoup d'argent sous Saddam Hussein car ils exécutaient les basses œuvres de son régime», argue de son côté Bernard Hourcade. Une version que d'autres sources confirment. Le capital aurait été investi judicieusement, à travers un réseau de sociétés écrans. Selon le chercheur, la capacité d'espionnage des membres de l'OMPI lui confère également des alliances précieuses avec les milieux du renseignement, notamment américains et français, une autre source potentielle de financement. Yves Bonnet, ancien directeur de la DST, a ainsi préfacé un ouvrage sur les Moudjahidin qui salue la «résistance aux ayatollahs». «Ce sont des mercenaires, ils auraient proposé des services anti-iraniens à plusieurs Etats arabes du Golfe», énonce Alain Chevalerias.

Le jeu qui s'établit entre les puissances occidentales et l'Iran est un autre facteur de soutien, ou de lâchage, des Moudjahidin. La France, ainsi, accueille le siège européen du Conseil national de la résistance iranienne, à Auvers-sur-Oise, mais persiste à considérer le mouvement comme une organisation terroriste. «Ils ne veulent pas se fâcher davantage avec Téhéran», note Bernard Hourcade.

Au gré des évolutions géostratégiques et diplomatiques, la donne change vis-à-vis de l'OMPI. En 1986 par exemple, après des attentats commis sur le sol français et attribués par certains aux Iraniens, Paris lâche un peu de lest vis-à-vis du régime des mollahs et expulse Massoud Radjavi, le chef des Moudjahidin. «Les Occidentaux pourraient bien décider aujourd'hui de mener la vie dure aux Moudjahidin qu'ils hébergent en échange de quelques concessions iraniennes sur le nucléaire», enchaîne Raphaël-Karim Djavani, ex-membre actif de l'OMPI (lire témoignage).

Monnaie d'échange ou contrepoids au régime iranien, les Moudjahidin du peuple continuent de manifester chaque jour devant le Palais des Nations.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.