semaine suisse

Pour des visas d’immigrés

OPINION. Changements climatiques, sécheresse et abandon nourrissent conflits et terrorisme en Afrique. Le tri auquel les Européens veulent procéder entre migrants économiques et réfugiés de la violence devient illusoire, juge notre chroniqueur Yves Petignat

«Les matières premières et les migrants prennent souvent la même direction, celle du nord.» Dans une interview aux journaux dominicaux, à la veille de la conférence du Groupe de contact pour la Méditerranée centrale, la ministre de la Justice, Simonetta Sommaruga, résumait ainsi le grand défi auquel l’Europe refuse de se confronter: un peu plus de justice dans la répartition des richesses de l’Afrique.

Comment démêler les motifs d’émigration des jeunes générations privées de perspective, lorsque les matières premières filent sans valeur ajoutée et sans création d’emplois, lorsque les changements climatiques, la sécheresse ou la situation d’abandon nourrissent conflits et terrorisme? Le tri auquel les Européens veulent procéder entre migrants économiques et réfugiés de la violence devient illusoire.

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Après avoir érigé des murs de barbelés, les Etats européens, du moins une majorité d’entre eux, cherchent à externaliser sur le sol africain la politique migratoire qu’ils sont incapables de mettre en place chez eux. C’est la stratégie du tri à distance. «Les politiques ont peur ou alors ils jettent de l’huile sur le feu. A Bruxelles on ne fait que parler», s’est indigné cette semaine Filippo Grandi, haut-commissaire des Nations unies pour les réfugiés.

Situation d'urgence absolue

Dans un tel contexte, la Suisse, hôte du groupe de contact, avait choisi de mettre l’accent sur la protection des migrants en Libye et sur la route migratoire. Les simples recommandations adoptées par la conférence – amélioration des conditions dans les camps libyens, encouragements au retour volontaire, mise en place de voies de migration sûres – ne sont bien entendu qu’une goutte d’eau sur le sable.

Pourtant, même si les ONG dénoncent un paravent humanitaire, la situation des réfugiés en Libye, victimes de bandes armées ou de trafiquants, n’en reste pas moins d’une urgence absolue. Individus vendus comme esclaves pour moins de 400 euros, femmes violées, hommes battus, rançonnés, ils sont des dizaines de milliers à être menacés jusque dans leur existence.

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Le HCR estimait à 40 000, en Libye, le nombre de personnes les plus vulnérables, malades, femmes et enfants, pour lesquelles une réinstallation est impérative. Mais, ils seraient de 300 000 à 400 000 bloqués dans une quinzaine de pays africains et dans la même situation de nécessité vitale. Dès lors, n’en déplaise à la gauche radicale qui dénonce une «hypocrisie de Mme Sommaruga», la Suisse, en offrant d’accueillir quelques milliers parmi les plus menacés, est bien dans son rôle humanitaire élémentaire.

Dissuasion sans effet

Il reste que l’Europe de Schengen-Dublin, si elle veut lutter contre le trafic d’êtres humains, doit aussi ouvrir une voie sûre pour une immigration légale et contrôlée, notamment pour la formation et le regroupement familial, disent de plus en plus de spécialistes, dont le commissaire européen Dimitris Avramopoulos. Car les politiques de dissuasion sont sans effet. Elles ont toutes échoué.

Matteo de Bellis, expert en migration pour Amnesty International, estime que la perspective de pouvoir obtenir un visa de travail ne tarira certes pas les flux, mais pourrait inciter nombre de migrants potentiels à patienter un ou même deux ans avant de chercher une autre voie plus périlleuse. Or, en supprimant la possibilité de déposer des demandes d’asile dans les ambassades et consulats, la Suisse a pris le chemin inverse. Et on ne voit pas qui aura le courage de décider de revenir sur cette décision.

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