Cet été, «Le Temps» a confié ses espaces dévolus aux opinions à six personnalités, chacune sur un thème et une semaine. Après l’avocat et chasseur de criminels de guerre Alain Werner (retrouvez toutes les tribunes sur la justice internationale ici), c’est au tour de Gisou van der Goot, professeure et vice-présidente de l’EPFL, de faire écrire ses invités, sur la science, le climat, mais pas seulement.

Découvrez les tribunes de la semaine de Gisou van der Goot

Nous ouvrons les yeux et percevons apparemment le monde directement et tel qu’il est, le même pour tous. C’est la position philosophique du réalisme direct, qui rend compte de notre intuition de la vision. Cependant, la question de savoir si nous pouvons faire confiance à notre intuition est débattue depuis des siècles. Par exemple, le philosophe John Locke s’est demandé au XVIIe siècle si certaines personnes pouvaient voir les couleurs inversées par rapport à d’autres. Ne se pourrait-il pas que lorsqu’une personne voit un objet rouge, une autre personne puisse voir ce même objet en vert? De même, le philosophe David Hume s’est demandé un siècle plus tard: si nous voyons le monde directement, comment se peut-il alors qu’il y ait tant d’illusions, c’est-à-dire de perceptions manifestement erronées du monde? Il en a conclu que nous n’avons pas d’accès direct au monde tel qu’il est. Il y a un élément entre les deux, nous ne voyons pas la réalité.

La neuroscience moderne s’est penchée sur ces questions pendant plus d’un siècle et a pris clairement position contre notre intuition quotidienne et le réalisme direct. Un premier indice de l’erreur de l’intuition peut venir du simple fait que nous ne percevons pas le monde avec les yeux, mais avec notre cerveau, à travers les yeux, c’est-à-dire de manière très indirecte. En fait, il existe environ 40 zones du cerveau dédiées à l’analyse visuelle. Si l’une de ces zones est détruite, par exemple à la suite d’un accident vasculaire cérébral, cela entraîne souvent des pertes visuelles sélectives. Les patients peuvent tout percevoir correctement, sauf par exemple les visages. Ils peuvent détecter les visages, mais ils se ressemblent tous. De plus, nous ne pouvons voir que les choses pour lesquelles nous avons des représentations. Si les neurones sensibles aux visages meurent, nous ne pouvons plus voir les visages. De fait, chaque personne voit le monde de manière très différente. La même personne peut aussi voir le monde différemment, par exemple avant et après une attaque cérébrale.