il était une fois

La visite de Peter von Matt à Frisch et Dürrenmatt

L’essayiste alémanique théorise le désaccord des deux gloires de la littérature suisse: Max Frisch, dit-il, travaillait à l’amélioration du monde, tandis que Friedrich Dürrenmatt essayait de le vivre comme il est, sans espoir de changement

Il était une fois

Frisch et Dürrenmatt enfin démariés

Les écrits de Peter von Matt procurent le plaisir de la pêche à la ligne. Le fil est lancé loin, le bouchon plonge et voilà, au bout de l’hameçon, l’idée frétillante qu’on attendait. Son dernier livre, un assemblage d’articles, conférences ou discours traduits en français grâce aux éditions Zoé*, le montre à la fois facétieux et engagé, tout à sa joie de désordonner l’idylle suisse quand elle écrase ou de la saluer quand elle élève.

Son chapitre sur Frisch et Dürrenmatt est un désenclavement. Le philologue alémanique resitue dans le contexte large des idées européennes ces deux écrivains qu’on rassemble généralement sans se poser de questions dans la catégorie des artistes suisses dissidents. Il explore leurs différences afin justement de montrer que, premièrement, ils avaient des raisons de ne pas s’adorer même s’ils s’admiraient, et que, deuxièmement, leur vision de la Suisse était aussi une vision du monde.

Leur commune révolte contre l’ordre établi avait des motifs opposés. Elle était d’inspiration libérale chez Frisch et conservatrice chez Dürrenmatt. Si les deux ont partagé un penchant pour les images violentes, les métaphores explosives et les détonations, comme pour briser un ordre existant étouffant, leurs positions sur la politique, l’histoire et l’avenir de l’humanité se sont alimentées à des sources antagoniques.

Frisch, selon la théorie de von Matt, appartenait au courant libéral (canal historique) de la pensée, celui qui postule le caractère améliorable de l’individu et de l’humanité. L’homme Frisch voyait sa vie livrée à sa seule responsabilité, tenue par le devoir d’en tirer le maximum de production, d’expérience, d’épanouissement et de bonheur. Liberté et raison ordonnaient son existence et, s’il avait de l’intérêt pour ses concitoyens, c’était pour qu’eux-mêmes se donnent les moyens de leur épanouissement, personnel et collectif.

L’ennemi, par conséquent, était l’immobilisme. «Il haïssait les instances de la torpeur et elles le haïssaient.» Sa conception de la littérature visait à dynamiser la société: poser des questions de telle sorte que les lecteurs «ne puissent plus vivre sans une réponse, leur réponse», écrivait-il dans son Journal 1946-1949. Entre dynamiser et dynamiter, une seule lettre de différence.

La pression intérieure qui actionnait la charge littéraire chez Frisch remontait à la tradition des bourgeois libéraux des XVIIIe et XIXe siècles, qui avaient enlevé la Providence des mains de Dieu et des rois pour la remettre en celles des hommes et de l’humanité. L’éveil de la torpeur acquérait dès lors le caractère d’une délivrance. Le monde devait être délivré par l’homme lui-même, individuellement et collectivement. Sinon, la poudre.

C’était tout autre chose qui devait sauter chez Dürrenmatt: «Tous les systèmes qui se font jour avec la promesse d’améliorer le monde et qui en déduisent le droit de soumettre l’homme à leurs normes.» L’écrivain, philosophiquement «conservateur», en avait contre le progrès, cette monstrueuse ironie qui dissimule le meurtre dans La Visite de la vieille dame. Le monde de Dürrenmatt était imperméable au changement. «Il n’y a rien de neuf dans l’histoire, rien du tout», confiait l’écrivain à son ami von Matt. La vérité qui pouvait apparaître, l’espace d’un instant, à l’occasion d’un acte de rupture de l’ordre établi, était au-delà des doctrines de la délivrance, elle ne pouvait se saisir par les moyens de la science ou de la philosophie. Elle était de l’ordre du mythe, de l’inaccessible. «Lorsque les ordres établis sont raillés chez Dürrenmatt ou qu’ils sautent, qu’ils détonent, qu’ils sont incendiés comme le grand hôtel de Val Pagaille, c’est toujours en lien avec un signal mythique. Un mot, un signe d’une autre langue, d’une autre pensée, antérieure aux Lumières.»

Athée, Dürrenmatt ne s’est jamais départi du mode de pensée religieux vertical, affirme von Matt. Ainsi, dans La Mission, l’humanité s’étant débarrassée de Dieu qui l’observait d’en haut n’a plus supporté de ne plus être vue, ce pourquoi les puissances mondiales ont installé des systèmes de surveillance. «L’œil de Dieu est reconstruit en produit de haute technologie, la surveillance est amenée à remplacer l’ancienne Providence.» Non, il n’y a rien de neuf dans l’histoire.

Même l’amour divise les deux étoiles de la littérature suisse. Il est chez Frisch un éveil, puis un ennui qu’il faut briser à nouveau. Pour être vécu durablement à deux, il faudrait des compromis auxquels s’oppose la dynamique naturelle du sujet qui se délivre par lui-même. «Frisch traduit dans ses œuvres les supplices de ce dilemme. Mais il donne aussi une forme au bonheur et à la joie liés à cet événement fondamental.»

Dürrenmatt ne voit pas l’amour comme salut mais comme une fleur sur un champ de bataille, fortuit, miraculeux et sans avenir. Il coïncide avec la grâce qui disparaît comme elle est venue, mais qui témoigne, dans toute l’œuvre, d’une valeur suprême, bien qu’indicible.

Peter von Matt raconte, dans un autre texte du recueil, comment Goethe a fait cadeau à Schiller du thème de Guillaume Tell, qu’il envisageait de traiter lui-même. Le personnage qu’il comptait mettre en scène n’était pas un chasseur de chamois solitaire mais un muletier sur un col des Alpes. Un hasard a voulu que les Suisses se regardent selon les préférences de Schiller, abrités dans un réduit plutôt qu’exposés sur un passage. Von Matt fait sauter les parois du réduit, pour qu’on voie l’Allemagne, la France, l’Italie. Pour que Frisch et Dürrenmatt sortent des frontières obsédantes de l’après-guerre suisse et aillent rejoindre le grand mouvement des idées européennes.

* Peter von Matt, La poste du Gothard ou les états d’âme d’une nation, traduit de l’allemand par Lionel Flechlin, Zoé, 2015.Voir aussi l’interview de Peter von Matt publié dans le «Samedi culturel» du 6 juin 2015

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