Audace architecturale

Un immeuble de plus, venu s’ajouter à la profusion constructrice qui règne ces temps-ci à Genève, peut-il faire la différence? Pas vraiment, si l’on considère son apport d’un point de vue quantitatif. Il manque encore plusieurs milliers de nouveaux logements sur une base annuelle pour que la ville puisse répondre à la demande que génère sa dynamique.

Et pourtant, le dernier concours pour l’attribution d’un chantier d’habitations et de bureaux à proximité de l’arrêt du CEVA à Chêne-Bourg fait l’effet d’une petite révolution.

D’une part, pour l’idée de la ville qu’il laisse transparaître, mais surtout pour sa façon de resituer le penchant helvétique pour la sobriété architecturale par rapport à certains principes fondamentaux. Le bureau primé, celui des Français Lacaton et Vassal, n’en est pas à sa première réalisation. Connus dans le monde entier pour la cohérence de leur travail, ils semblent pouvoir apporter à la ville un élément qui lui fait défaut: l’idée attrayante que l’abondance et le confort peuvent résulter d’une simplicité quasi spartiate.

L’anecdote raconte comment, appelés à rénover une place à Bordeaux, ils ont rendu une copie dans laquelle ils stipulaient qu’il ne fallait toucher à rien. La place fonctionnait, et hormis quelques actes d’entretien ciblés, ils jugeaient erroné de la reconstruire. Dix-neuf ans après ce geste signifiant, la place Léon-Aucoc n’a toujours pas changé. Elle porte fièrement les traces de la non-intervention d’un bureau devenu entre-temps célèbre. Le Palais de Tokyo et ses espaces piranésiens, c’est eux. L’Ecole d’architecture de Nantes, la tour Bois-le-Prêtre, cet immeuble sans charme admirablement reconfiguré à la périphérie de Paris, aussi. Lacaton et Vassal font partie de ces architectes que la renommée n’a pas corrompus. Ils continuent avec pertinence de défendre la ligne qu’ils ont définie à leur commencement: une approche sensible qui s’efforce de tenir compte de l’existant, des interventions généreuses dans les espaces qu’elles permettent de produire, cependant simples, parfois austères dans leur mise en œuvre.

Déclinant, de projet en projet, certaines idées qui ont fait leurs preuves (doubler l’espace vital par l’adjonction de jardins d’hiver, privilégier les espaces modulables aux cloisonnements standards, opposer la transparence à la dictature de l’intimité), Lacaton et Vassal arrivent à Genève pour réaliser un immeuble mixte: cinq étages de bureaux et 14 de logements.

Pour savoir comme il est difficile de faire avancer les mentalités sur la question de la mixité programmatique, et cela malgré l’appel quasi unanime des urbanistes à aller dans ce sens, on ne peut qu’applaudir le choix du maître d’œuvre, les CFF. Doit-on le rappeler? La plupart des maux chroniques des villes modernes sont en partie liés au zonage strict qui sépare les lieux de travail et d’habitation. La faute aux promoteurs sans imagination qui recherchent des produits facilement identifiables, et aux propriétaires qui préfèrent les garanties d’une formule standard, quoique défaillante, à l’hypothèse d’une nouvelle solution. C’est à eux que s’adresse avant tout l’insolence architecturale du bâtiment à Chêne-Bourg. Car pour être insolent, il l’est! A commencer par le principe d’occuper la totalité de la parcelle et d’épuiser le potentiel de hauteur et de volume réglementaire autorisé. La proposition se place d’office dans une conception d’optimisation, comme pour ironiser avec celle des promoteurs qui étouffent la plupart du temps toute tentative de travail sur la configuration par les impératifs de rentabilité qu’ils imposent.

Derrière cette enveloppe optimisée va pouvoir se déployer une très grande liberté, avec cinq plateaux libres de bureaux et 91 logements traversants disposant de balcons et de jardins d’hiver. Les serres habitées sont au cœur de la démarche de Lacaton et Vassal, depuis leurs débuts avec la maison Latapie. Le principe, d’une simplicité déconcertante, repose sur la possibilité d’avoir des espaces habitables non chauffés. La maison, repliée sur le cœur du foyer en hiver, va pouvoir s’y déployer quand le temps le permet. Cette évolutivité spatiale, faisant varier la configuration d’un appartement au fil des saisons, des envies ou de la composition familiale, serait une liberté que les citadins ont depuis longtemps troquée contre une certaine idée convenue du confort.

C’est sur ce point peut-être que le projet de Chêne-Bourg bouleverse la donne. Il s’attaque simultanément aux deux types de normativité qui prennent au­jour­d’hui en étau la construction: celle des règles de plus en plus restrictives qui conditionnent ce qui peut être fait, et celle du conformisme des acquéreurs. Car vivre dans un appartement de ce type exige de renoncer à certaines idées reçues du confort. Les baies vitrées des appartements, du sol au plafond, pourront certes être occultées par des stores ou des rideaux, elles constitueront néanmoins une expérience très différente de ce à quoi tend la typologie d’habitat urbain dans son ensemble: la réduction de la taille des ouvertures pour des raisons d’efficience énergétique et de prévention des vis-à-vis. Tel pourrait être finalement l’apport fondamental de cet édifice dense, mixte et inexorablement théâtral: de montrer qu’il est possible de faire plus avec moins, de détourner des espaces génériques de leur fonction première pour les utiliser différemment.

Car s’il existe une qualité mise en avant par la méthode, c’est bien celle-ci: de produire une architecture utilisable; loin de toute monumentalité, loin de tout maniérisme, et avec un authentique goût pour le bien-être. Genève et son grand chantier métropolitain méritaient bien cela.

Vivre dans un appartement de ce type exige de renoncer à certaines idées reçues du confort

Rédacteur en chef de la revue d’architecture «Tracés»

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.