A priori, ce constat devrait m’accabler. Au Japon, de plus en plus d’hommes achètent une poupée féminine ou «love doll», pour partager les joies et les peines du foyer. Même si son nom laisse supposer de vastes réjouissances, la «love doll» n’a à voir avec la poupée gonflable, simulacre grossier qu’il s’agit juste d’enfiler pour se soulager. Ce substitut féminin a le visage rêveur et les traits fins et, parfois, son corps n’est même pas entier…

De plus, lorsque le client n’en veut plus, la poupée d’amour n’est pas jetée à la poubelle comme un vulgaire déchet, mais bénéficie de funérailles bouddhiques empreintes de respect. D’ailleurs, les firmes qui vendent ces substituts ne les présentent pas comme des jouets, mais comme des «filles à marier»… L’excellente Agnès Giard, sociologue et sexologue française, a consacré un livre au phénomène, «Un désir d’humain, les love doll au Japon» qu’un cher confrère s’apprête à détailler dans nos pages. On en saura donc plus prochainement.

J’ai beau appeler mes valeurs à la rescousse, j’éprouve une fascination poétique pour la démarche. Une relation qui passe par la contemplation plutôt que par l’action

Ma surprise vient du fait que je n’éprouve pas de rejet face à cette nouveauté. Pourtant, personne plus que moi n’adule l’interaction humaine. On me le dit sans cesse, on me le reproche souvent, je suis un animal social. Curieuse des gens, amoureuse des humains. Des petits, des grands, des solitaires, des grégaires, des joyeux, des accablés, etc. J’aime tout ce qui n’est pas moi, car écouter les autres, c’est tourner les pages d’un livre surprenant à chaque fois.

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Je devrais donc détester le principe de la «love doll». Cette présence plus que docile qui raconte une terrible solitude et un refus de l’altérité. Et qui, comme par hasard, est une femme… une de plus, sur cette planète, aimée parce que muette. Mais non. J’ai beau appeler mes valeurs à la rescousse, j’éprouve une fascination poétique pour la démarche. Je vois la chose comme une pause. Un break bunuélien dans les liaisons agitées, saturées d’affects mal placés. Une relation qui passe par la contemplation plutôt que par l’action. Une sorte d’amour en suspension. Coppelia ou Coppelio, automate à jamais. Et jamais entamé(e).

C’est peut-être l’Avent et son cortège de contes pour enfants, mais je préfère mille fois cette déviance nippone aux psychodrames nabilesques ou kardashianesques qui condamnent la love story à un tourniquet d’ego boursouflés. D’un côté, le silence et la complaisance. De l’autre, la saturation et la démence. Bon, au milieu, il y a un peu nous tous, et c’est bien aussi.


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