Voici le genre de titre qui claque et ajoute un frisson de plus aux horreurs quotidiennes qui se déroulent aux portes de l’Europe depuis bientôt une vingtaine de jours: «US officials say Russia has asked China for military help in Ukraine» (Financial Times). Seulement voilà: quel crédit y accorder, sachant que si «les forces ukrainiennes ont réussi à repousser l’invasion dans une grande partie du pays», une aide militaire de Pékin représenterait… quoi? Réponse évidente:

Une aubaine majeure pour les forces russes…

Le fait que la Russie puisse demander une aide économique et militaire de la Chine pour mener sa guerre en Ukraine et contourner les sanctions occidentales semble plausible, et le New York Times (NYT) l’affirme aussi. De suffisamment bonnes sources pour que les agences de presse reprennent l’information, dont les médias américains disent qu’elle émane de «responsables de l’administration Biden» évidemment anonymes, qui ne sont pas forcément non plus vaccinés contre une propagande qui pourrait leur servir.

Pékin a-t-il répondu?

«Plusieurs facteurs limitent» cependant la «marge de manœuvre» de l’Empire du Milieu, estime la presse citée par Courrier international, alors que la Russie commence à donner le sentiment qu’elle «s’enlise en Ukraine et voit son économie vaciller sous les sanctions occidentales». Voilà pourquoi Vladimir Poutine se serait alors tourné vers Xi Jinping pour l’appeler à la rescousse. Peut-être, mais concrètement, que voudrait le Kremlin? «Les responsables américains n’ont […] pas précisé la nature exacte de l’aide demandée», et ne disent pas non plus si Pékin a répondu.

Du coup, Washington ne peut que mettre en garde la Chine contre toute assistance à Moscou. Qui répond cependant, de manière sibylline: «Je n’ai jamais entendu parler de cela», a réagi un porte-parole de l’ambassade de Chine à Washington. Hasard bienvenu ou opportunisme, ces informations ont été diffusées alors que le conseiller à la sécurité nationale du président américain, Jake Sullivan, doit justement rencontrer ce lundi à Rome Yang Jiechi, le plus haut responsable du parti communiste chinois pour la diplomatie.

Les deux responsables et leurs équipes «discuteront des efforts en cours visant à gérer la compétition entre nos deux pays et discuteront de l’impact de la guerre de la Russie contre l’Ukraine pour la sécurité régionale et mondiale», indique pour sa part la porte-parole du Conseil national de sécurité de la Maison-Blanche. Par ailleurs, «nous surveillons étroitement si la Chine fournit, d’une manière ou d’une autre, qu’elle soit matérielle ou économique, une assistance à la Russie», a dit dimanche sur CNN Jake Sullivan. Car c’est de toute évidence…

… Un sujet de préoccupation pour nous

Et d’ajouter: «Nous avons fait savoir à Pékin que nous ne resterons pas passifs et ne laisserons aucun pays compenser les pertes de la Russie dues aux sanctions économiques. Il y aura des conséquences en cas d’importantes actions visant à contourner ces sanctions.» D’autant que les signaux de fumée qui nous proviennent de Chine sont épais: le régime communiste, privilégiant son amitié avec Moscou, s’est jusqu’ici totalement abstenu d’appeler Vladimir Poutine à retirer ses troupes d’Ukraine.

Le précédent des JO

Selon le correspondant de la BBC à Shanghai, toutefois, «tout cela semble être une manœuvre tactique, pour faire pression sur la Chine. Il y a quelques semaines à peine, lors de l’ouverture des Jeux olympiques d’hiver à Pékin, les présidents Xi et Poutine ont déclaré une alliance d’amitié «sans limite» entre leurs deux pays. L’aide militaire pourrait évidemment en faire partie.» Reste que si elle apporte une telle aide à la Russie, «la Chine s’exposerait à des sanctions substantielles et se transformerait en paria; refuser garderait ouverte la possibilité d’une coopération» avec l’Occident, a estimé sur Twitter le diplomate américain Richard N. Haass, du think-tank Council on Foreign Relations:

Plus rassurant, le Los Angeles Times prétend, lui, que «deux grands facteurs» sont très limitants: «L’économie d’abord: la prospérité de la Chine dépend du commerce mondial, et non du commerce avec la Russie, elle veut donc éviter d’aller à l’encontre des sanctions massives que les Etats-Unis et leurs alliés ont mises en place contre Moscou.» L’autre limite concerne «la volonté de la Chine de maintenir de bonnes relations avec l’Europe, où la plupart des pays ont été prompts à soutenir l’Ukraine». A ce propos, Evan Feigenbaum, un ancien responsable du Ministère des affaires étrangères américain dit:

Il y a un risque que les relations entre la Chine et l’Union européenne se détériorent encore plus. La première veut probablement éviter cela

Ce qui n’empêchait pas l’Irish Times, il y a quelques jours, de faire de sombres – ou réjouissants, c’est selon – présages, repris par le site Eurotopics. net: «La polarisation provoquée par la crise ukrainienne nuira à la Russie. En relançant la guerre froide, Poutine a ressuscité l’OTAN. […] Dans quelle situation géopolitique la Russie finira-t-elle par se retrouver? Elle se transformera fort vraisemblablement en Etat satellite de la Chine, à moins que Poutine ne soit renversé et que sa politique n’ait plus cours. En construisant un mur entre elle et l’Occident, elle sera aspirée dans l’orbite de l’autre grande puissance économique. Et deviendra la fournisseuse de matières premières d’une superpuissance bien plus riche. La grande Russie sera une petite Chine. Bonne chance à elle!»

«Une refonte de l’économie mondiale»

On n’en est pas encore là, mais qui sait? Aux yeux du quotidien suédois Göteborgs-Posten, «ce qui vient de commencer est plus qu’une guerre entre deux pays. C’est le début d’une refonte de l’économie mondiale.» Autrement dit, comme l’écrit LaTribune.fr, «la Chine est profondément choquée de la boucherie subie par l’économie russe. Les responsables chinois – à tous les niveaux – se jurent qu’une telle strangulation ne leur arrivera pas.»

Conséquence: «Premier partenaire commercial de la Russie, la Chine écrase cette dernière par l’importance de son industrie, de ses exportations, de son PIB et n’a donc vraiment pas intérêt à s’aliéner les mastodontes européens et américains pour une Russie insignifiante du point de vue économique et financier. Une fois cette guerre terminée, la seule issue pour la Russie consistera donc en une vassalisation très rapide vis-à-vis de la Chine.»

Défiance ou dépendance?

C’est ce qui se cacherait derrière l’amitié sino-russe que le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, qualifie de «solide comme un roc». «Mais à l’heure de la guerre russe en Ukraine, cette déclaration de fidélité diplomatique est-elle toujours sincère? Défiance, dépendance?» Barthélémy Courmont, directeur de recherche sur l’Asie Pacifique à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), est revenu sur «l’origine des relations sino-russes contemporaines et leur nouvel impact géopolitique» pour Euronews.

Pour lui aussi, «le rapport de force sur les questions commerciales est nettement à l’avantage de la Chine. Cela peut générer des frustrations, notamment auprès des partenaires en Asie centrale. Ils sont devenus dépendants de la Chine d’un point de vue économique et ils restent très attachés à Moscou au niveau politique et stratégique. On voit des rivalités et des intérêts qui ne sont pas partagés entre les deux pays. De l’autre côté, la Chine a tout intérêt à voir la Russie être plus isolée sur la scène économique et commerciale: cela permet à la Chine de bénéficier des exportations russes de matière première, et énergétique en particulier, dont elle a besoin.» Et puis après tout…

La Chine n’a donc «pas intérêt à casser cette dynamique»: «L’instabilité du monde et des relations internationales pourrait avoir un effet sur sa propre croissance et sur son influence. On ne voit pas le moindre conflit international contemporain, même en remontant des décennies en arrière, qui a été soutenu par la Chine»…

… Le pays est inquiet face aux conflits et aux ruptures qui peuvent le désavantager

Le chercheur rappelle aussi qu'«aucun pays d’Afrique, d’Amérique latine ou de l’ASEAN n’a engagé de sanctions contre la Russie. […] Moscou n’est pas isolé. Et derrière cette absence de condamnations, la Chine a tout à gagner à se poser comme médiatrice et interlocutrice dans la guerre. Cela fait partie des ambitions chinoises de vouloir jouer un rôle plus important sur la scène diplomatique internationale et de souhaiter un monde plus pacifié, plus multilatéral. […] Il faut arrêter de croire que ce conflit renoue les liens entre les Occidentaux: non, cette guerre montre surtout l’isolement de l’Occident et le déclin des Etats-Unis sur la scène diplomatique!»

Quant à savoir si ce serait là une bonne nouvelle ou non, c’est encore une autre question… Un indice? Le South China Morning Post prétend que Xi veut régler le problème «avec la France, l’Allemagne et l’Union européenne». Il ne parle pas de Washington.

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