revue de presse

Vladimir Poutine fait main basse sur les médias

Coup d’Etat à Moscou: le «tsar» du Kremlin dissout l’agence d’Etat RIA Novosti, fondée en 1941, et la place directement sous son contrôle. Elle sera dirigée par un homophobe notoire

«Retour à l’ère soviétique et à la Pravda?» se demande non sans crainte le Daily Telegraph britannique: oui, aussi incroyable que cela puisse paraître, le président russe, Vladimir Poutine, vient d’asseoir encore un peu davantage son pouvoir en nommant lundi un présentateur controversé, connu pour ses commentaires tranchés contre l’opposition ou encore les homosexuels, à la tête d’une toute nouvelle grande agence de presse publique. Elle sera tournée vers l’étranger (voir la vidéo d’Euronews sur YouTube) et construite sur ce qui constituera bientôt les ruines encore fumantes de RIA Novosti et de La Voix de la Russie (Golos Rossii).

Le personnel de cette agence marchera donc sous la férule du bien peu amène Dmitri Kisselev. Plus précisément, ce présentateur du journal d’information analytique hebdomadaire Vesti nedeli de la chaîne publique Rossiya diffuse en fait trèrs régulièrement des reportages critiques sur l’opposition russe, tout comme des brûlots anti-américains ou anti-gays. Une main de fer s’est ainsi posée sur le conglomérat de médias Rossiya Segodnya («La Russie aujourd’hui»), dont le faire-part de naissance prend la forme d’un décret, celui du président Poutine (voir l’instructive galerie photos de Slate.fr), publié en bonne et due forme sur le site du Kremlin. Les Echos assimilent cela à un «coup d’Etat». Quoiqu’en Russie, «tout ce qui ne fait que de la pure propagande échoue toujours», a déclaré le secrétaire de l’Union des journalistes russes, Pavel Goutiontov, à la radio Echo de Moscou.

L’ironie de l’Histoire

Cette structure englobe la principale agence de presse publique russe, RIA Novosti et la radio internationale La Voix de la Russie, qui émet en 31 langues: celles-ci cessent donc d’exister de manière indépendante. La première, créée en 1941 après l’attaque allemande contre l’URSS, diffusait des dépêches en russe et dans plusieurs langues étrangères. «Elle avait été un symbole de la propagande stalinienne dans les années 1950. Ironie de l’Histoire, aujourd’hui sa disparition est vécue par les journalistes russes comme un nouveau pas vers la reprise en main des médias par le pouvoir.» De nos jours, elle donnait certes le point de vue du Kremlin, mais sous une apparente objectivité, notamment en ce qui concerne les questions internationales.

Et pourtant, à la chute de l’URSS, les choses avaient commencé sous l’ère Eltsine dans les années 1990, avec les premières privatisations de médias. Dans lesquels se sont vite engouffrés les oligarques, évidemment pas pour promouvoir la rigueur de l’information, mais pour défendre leurs intérêts privés. Bien dans sa ligne politique, une fois au pouvoir, après 2000, Poutine s’est alors «employé à redonner la main à l’Etat: en quelques mois 70% des médias électroniques […], 80% des journaux régionaux et 20% de la presse nationale» ont dû réintégrer «le giron étatique». L’étape de ce lundi, soit le contrôle de l’agence d’Etat, est décisive, car «il s’agit d’un de ses principaux canaux d’alimentation en informations» en Russie.

La «verticale du pouvoir»

Celle-ci «fera partie de la liste des entreprises stratégiques du pays», nous apprend Radio France internationale: «On retrouve là l’idée de la «verticale du pouvoir» chère au maître du Kremlin», alors qu’officiellement, sous un vernis de libéralisme, «le premier objectif de cette restructuration des médias d’Etat» est «de rendre plus «rationnelle» l’utilisation des moyens budgétaires qui leur sont alloués».

Bel exemple de langue de bois! Car la stratégie vise plutôt, on le devine, à l’efficacité et à sa maîtrise: la Russie, justifie le porte-parole de la présidence, «met en œuvre sa propre politique, défend fermement ses intérêts nationaux et il n’est pas facile de l’expliquer au monde entier», a souligné le chef de l’administration présidentielle, Sergueï Ivanov, cité par les agences russes.

Comme le Kremlin aspirait depuis plusieurs années à améliorer l’image de la Russie à l’étranger, où elle est souvent critiquée pour la répression de l’opposition et son contrôle strict sur la société civile, vous allez donc voir ce que vous allez voir, d’autant que la voix officielle dit vouloir «se servir d’un langage moderne et des plus récentes technologies». En conclusion, c’est peu dire que, jusqu’à preuve du contraire, un soupçon bien réel de propagande pèsera sur Rossiya Segodnya.

L’information du gaz

Les Echos précisent aussi que «le mois dernier, Gazprom-Media, étroitement lié au géant du gaz» proche du Kremlin, avait également «pris le contrôle de la compagnie ProfMedia, propriété du milliardaire Vladimir Potanin» (voir sa fiche sur Forbes.com). Résultat: les exemples abondent de cette reprise en main: par exemple «la couverture par la presse russe des manifestations en Ukraine qui n’a vu que 100 à 200 protestataires lors du défilé dont la vidéo de Radio Svoboda montre qu’ils étaient plusieurs dizaines de milliers!».

Mais profitons-en pour revenir un instant sur le très charmant Dmitri Kisselev, qui présidera donc aux destinées de Rossiya Segodnya. Il présente une émission d’information le dimanche soir sur la chaîne publique la plus regardée dans le pays. Pourquoi est-il notamment connu? Pour avoir estimé nécessaire d’interdire aux homosexuels d’être donneurs de sang et de «brûler leurs cœurs en cas d’accident», car ils sont «inaptes» au don d’organes.

Entre autres appréciations politiques, il a également comparé la campagne électorale de l’opposant russe Alexeï Navalny pour les municipales de septembre à Moscou à celle menée par Hitler lors de son arrivée au pouvoir en Allemagne. Et estimé que la Guerre froide avec les Etats-Unis ne faisait que «s’intensifier». Nous voilà prévenus.

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