L’avis de l’expert
Depuis qu’il est président, Vladimir Poutine cherche à restaurer le statut de superpuissance de la Russie. Après douze ans de tentatives plus ou moins ratées, il est parvenu, cet automne, à un éclatant succès diplomatique en Syrie. Mais sa victoire risque d’être de courte durée, avertit André Liebich, professeur honoraire à l’IHEID
«La Russie a été et restera une grande puissance.» Telle est la déclaration de foi de Vladimir Poutine, proclamée déjà lors de son premier discours comme président au tournant du millénaire. C’est aussi le but qu’il poursuit inlassablement depuis plus d’une décennie. Si le but reste constant, les stratégies employées pour y arriver se sont succédé pour se solder, l’une après l’autre, par un échec. Ce n’est qu’à l’automne 2013, grâce à l’intervention de Vladimir Poutine dans la crise syrienne, que la Russie a remporté un franc succès diplomatique. Pour tout éclatant qu’il soit, c’est un succès qui risque de s’avérer de courte durée.
Au début de son premier mandat présidentiel, en 2001, Poutine s’est tourné vers les Etats-Unis. Dans le monde unipolaire de l’époque, où l’Amérique exerçait une hégémonie incontestée, le nouveau président russe tenait à établir les relations russo-américaines sur une base, sinon d’égalité, du moins de confiance mutuelle. Lors de sa première rencontre avec George W. Bush, en été 2001, Poutine a brillamment réussi à gagner l’amitié de son homologue américain. A l’automne de la même année, il croyait consolider ce rapport en étant le premier dirigeant étranger à réagir aux événements du 11-Septembre et en ouvrant le territoire russe aux opérations d’approvisionnement des forces américaines en Afghanistan. C’était donc un coup dur pour le Kremlin d’apprendre, en décembre 2001, que les Etats-Unis mettaient fin au traité ABM, un traité signé en 1972 selon lequel les deux superpuissances de l’époque limitaient mutuellement leurs défenses antimissiles. Du point de vue russe, le désaveu d’un accord qui avait consacré l’égalité stratégique entre Moscou et Washington sonnait le glas des espoirs d’un nouveau partenariat.
C’est la crise irakienne, en 2002 et en 2003, qui a offert au président Poutine l’occasion de développer une nouvelle orientation en politique étrangère. La Russie, l’Allemagne et la France se sont vivement opposées au projet américain d’envahir l’Irak et, en particulier, au fait que les Etats-Unis ont contourné le Conseil de sécurité de l’ONU pour arriver à leurs fins. Pendant une période, l’axe Paris-Berlin-Moscou semblait bien soudé, à la satisfaction du Kremlin, qui voyait dans cet alignement à la fois une confirmation de la vocation européenne de la Russie et un moyen d’affaiblir l’alliance occidentale, l’OTAN. Pourtant, cet axe n’a pas duré. Non seulement les alliés européens ont fini par se ranger derrière l’Amérique mais l’OTAN a continué son expansion vers l’est en intégrant sept nouveaux membres en 2004, dont les trois Etats baltes limitrophes de la Russie. Pire encore, les Etats-Unis ont avancé un projet de bouclier antimissile, ostensiblement dirigé contre une attaque iranienne, mais situé en Pologne et en République tchèque, à proximité de la Russie. Vladimir Poutine a laissé éclater sa frustration dans un discours choc à Munich en 2007. Une véritable déclaration de guerre: Poutine a dénoncé les Etats-Unis qui cherchaient à régler les problèmes du monde de manière militaire et il a reproché à l’OTAN et à l’Union européenne de vouloir se substituer à l’ONU.
Déçu de l’échec de ses tentatives de rapprochement avec l’Amérique et avec les puissances européennes, Vladimir Poutine s’est tourné vers une formation en émergence, les pays dits du BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine). Déjà à Munich, il s’est vanté que les PNB réunis de ces quatre dynamos économiques dépassaient ceux des Etats-Unis ou de l’Europe. Dorénavant, il se concentre sur la transformation de ce bloc économique en bloc politique, projet lancé avec un premier sommet BRIC à Ekaterinbourg en 2009. Si la Russie restait le plus développé des pays du BRIC, elle souffrait de handicaps majeurs. Avec ses 140 millions d’habitants, elle était la plus petite du bloc en termes de population, le Brésil en comptant 200 millions tandis que l’Inde et la Chine dépassaient chacun le milliard. Si l’économie russe se montrait dynamique, à l’exception d’un fléchissement en 2009, elle l’était nettement moins que ses partenaires BRIC. C’est la Chine, en particulier, qui mettait de l’ombre sur la Russie. L’Organisation de coopération de Shanghai, qui unissait la Chine, la Russie et plusieurs pays d’Asie centrale par les liens militaires, politiques et économiques, aurait dû renforcer la puissance de la Russie. Or, elle s’est avérée servir surtout les intérêts sécuritaires de la Chine dans la lutte chinoise contre les tendances indépendantistes sur sa frontière occidentale.
En février 2013, Vladimir Poutine, réélu depuis peu à la présidence, a approuvé un nouveau «concept de la politique extérieure de la Fédération de Russie» qui identifie les pays de la Communauté des Etats indépendants (la CEI, composée d’anciennes républiques soviétiques) comme une priorité de la politique étrangère russe. Effrayée par les «révolutions de couleur», notamment la Révolution orange en Ukraine, la Russie s’est rendu compte que si son «étranger proche» lui échappait, ses ambitions de grande puissance s’effondreraient également. Elle a donc renforcé ses liens avec plusieurs anciennes républiques soviétiques, notamment à travers la CEI et l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), censée être une OTAN à l’Est, mais sans avoir réussi à atteindre la cohérence de cette dernière. Actuellement, la Russie poursuit un projet encore plus ambitieux, l’Union eurasienne, une formation inspirée de l’Union européenne. Composée aujourd’hui de la Russie, du Kazakhstan et de la Biélorussie, déjà intégrés dans une union douanière, l’Union eurasienne a obtenu l’adhésion promise de l’Arménie et l’engagement éventuel de plusieurs pays d’Asie centrale. Mais c’est l’Ukraine qui constitue l’enjeu principal de ce projet. Candidate à la fois au programme de voisinage oriental de l’Union européenne et à l’Union eurasienne promue par la Russie, c’est au cours de ce mois de novembre que l’Ukraine sera obligée de choisir son camp. En ce moment, le vent semble souffler vers Bruxelles.
Suite aux échecs répétés de son projet d’affirmer le statut de la Russie comme une grande puissance, la médiation de Vladimir Poutine dans la crise syrienne au mois de septembre 2013 lui a valu un succès retentissant. C’est le président russe qui a désamorcé la menace d’attaque américaine contre la Syrie en proposant la destruction de l’arsenal chimique syrien. Par cette initiative, la Russie s’est imposée sur la scène mondiale avec un éclat qui lui avait toujours échappé. Pourtant, ce succès risque d’être éphémère. Il est compromis par les faiblesses internes de la Russie, y compris la chute de popularité de Poutine lui-même, le recul de la Russie par rapport à la Chine et même par rapport à d’autres pays émergents, la persévérance de dossiers chauds, tels que celui de l’Iran, et l’impasse qui continue en Syrie. Grâce à une conjoncture imprévue, Poutine aura connu son moment de gloire. Il ne cessera pas pour autant de poursuivre son projet d’affirmer de manière durable le statut de grande puissance de la Russie.
Conférence
Déçu de l’échec de ses tentatives de rapprochement avec l’Amérique et avec les puissances européennes, Vladimir Poutine s’est tourné vers les émergents
La Russie s’est finalement rendu compte que si son «étranger proche» lui échappait, ses ambitions de grande puissance s’effondreraient aussi
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