Le 1er novembre dernier, Muazzez Ilmiye Cig a dû pousser un soupir de soulagement. Jugée pour avoir écrit que le port du voile était apparu il y a plus de cinq mille ans dans la civilisation sumérienne, bien avant l'avènement de l'islam, cette archéologue turque retraitée de 92 ans a été acquittée par le tribunal. Un avocat d'Izmir s'était senti offensé par les affirmations contenues dans son dernier livre et avait porté plainte. Spécialiste de la civilisation mésopotamienne, l'archéologue y dit notamment que le voile a été porté pour la première fois dans l'histoire par des prêtresses sumériennes chargées d'initier sexuellement les jeunes hommes dans les temples. Il n'en a pas fallu plus pour que l'archéologue soit accusée d'«incitation à la haine religieuse». Elle risquait jusqu'à trois ans de prison. Le tribunal a estimé que ses propos ne constituaient pas un crime.

Muazzez Ilmiye Cig a raison: l'histoire démontre que le voile n'appartient pas à l'islam. Tout comme le christianisme avant elle, cette religion a fait sienne une coutume païenne qui était le signe de la subordination de la femme à l'homme dans tout le bassin méditerranéen. Une coutume essentiellement aristocratique et citadine, car les paysannes ne se voilaient pas pour des raisons pratiques. Une des premières mentions du port obligatoire du voile remonte au XIe siècle avant J.-C. Elle figure dans une loi édictée par le roi assyrien Téglath Phalasar Ier (1115-1077 av. J.-C.): «Les femmes mariées […] qui sortent dans les rues n'auront pas leurs têtes découvertes. Les filles d'hommes libres […] seront voilées […]. La prostituée ne sera pas voilée, sa tête sera découverte.» En ce temps-là, le voile avait pour fonction de distinguer la femme respectable de la femme de mauvaise vie, et les contrevenantes étaient punies de 50 coups de bâton.

Le port du voile est aussi attesté chez les Grecs et les Romains. L'historien grec Hérodote mentionne que les femmes mariées étaient voilées à son époque, c'est-à-dire au Ve siècle av. J.-C. Dans la culture romaine, le voile symbolisait l'autorité absolue qu'exerçait le mari sur son épouse. Juste avant son mariage, la fiancée romaine était recouverte d'un foulard pour signifier sa subordination à son époux. Se marier, pour une femme, se disait en latin nubere, c'est-à-dire mettre le voile. Les matrones romaines portaient sur la tête un fichu, la rica, qui recouvrait leurs oreilles et retombait sur leurs épaules. Cette rica signifiait la reconnaissance des droits du pater familias sur son épouse. Si une femme sortait tête nue ou se dévoilait en public, son mari pouvait demander le divorce. Les vestales romaines, vierges consacrées, étaient également voilées. Elles devaient rabattre sur leur tête un pan de leur robe pour manifester aux hommes qu'elles n'étaient pas disponibles car mariées mystiquement avec Vesta, la déesse du foyer.

La Bible hébraïque ne prescrit pas explicitement le port du foulard. Mais cette coutume touchait également les femmes juives. Le voile est d'ailleurs mentionné à plusieurs reprises dans l'Ancien Testament. Par exemple, Jacob, croyant avoir épousé Rachel, découvre dans l'intimité que sous le voile nuptial se cachait Léa. Le Cantique des Cantiques cite aussi le voile. Le prophète Isaïe compare la femme non voilée à la prostituée. La tradition rabbinique a imposé le port d'un couvre-chef aux femmes mariées. Au XVIe siècle, des femmes juives adoptent la perruque, posée sur leur crâne rasé. Cette coutume va ensuite se répandre en Europe centrale, et elle est toujours pratiquée dans les milieux juifs ultraorthodoxes.

Ni la Torah ni, contrairement à ce que l'on peut penser, le Coran, n'ont fait du voile une prescription religieuse. Le Nouveau Testament, oui. Dans un brillant essai, Métaphysique des sexes, la philosophe française Sylviane Agacinski a montré comment Paul, dans la Première Epître aux Corinthiens, a lié le port du voile à l'infériorité ontologique de la femme, voulue par Dieu selon l'apôtre. «L'homme est l'image et la gloire de Dieu», écrit Paul: il n'a donc pas besoin de se voiler la tête. En revanche, parce que la femme «est la gloire de l'homme» et que «l'homme n'a pas été créé pour la femme, mais la femme pour l'homme», cette dernière «doit porter sur la tête la marque de sa dépendance». Ainsi, «des trois grandes religions monothéistes, le christianisme a été la première à imposer le voile aux femmes en avançant des arguments strictement religieux, c'est-à-dire en incluant le voile dans une démonstration théologique», explique une recherche parue dans la revue Clio en 1995.

La coutume, alors citadine et païenne, du voile des femmes, a donc acquis avec Paul un statut religieux et culturel qu'elle n'a jamais eu dans le judaïsme et que le Coran ne lui a pas donné. Comme le souligne Sylviane Agacinski, «Paul n'instaure donc pas une coutume nouvelle en demandant aux femmes de porter un voile qui couvre simplement la tête, mais il donne à cette coutume une interprétation théologique qui fonde l'inégalité ontologique des sexes.»

La théologie de Paul sera développée par les Pères de l'Eglise. En particulier par Tertullien (150/160-230/240), qui lui consacre même un ouvrage, Le Voile des vierges. Au IIe siècle, à l'époque où il rédige ce livre, de jeunes chrétiennes vierges se promènent tête nue dans les rues de Carthage. Elles cherchent à se distinguer des femmes mariées pour signaler qu'elles ne sont pas encore passées sous l'autorité d'un mari. Tertullien veut les inciter à se voiler, car pour lui, toutes les femmes doivent porter le voile, sans distinction. Pour lui, ce dernier est clairement le signe de la soumission des femmes. «Le voile est leur joug», écrit-il. Dans son optique, il doit mettre les femmes à l'abri des regards, cela afin de ne pas tenter les hommes. «Responsables du désir de l'homme et de sa possible perdition, les femmes doivent renoncer à toute parure, mais aussi cacher leur beauté naturelle», observe Sylviane Agacinski dans son analyse du texte de Tertullien. Lui-même affirme dans son livre: «Il faut mettre dans l'ombre un visage aussi dangereux, qui a pu semer jusqu'au ciel des occasions de chute.» Dans un autre ouvrage, La Toilette des femmes, Tertullien donne en exemple aux chrétiennes les «païennes d'Arabie», couvertes de la tête aux pieds et qui ne laissent voir qu'un œil.

Son contemporain, Clément d'Alexandrie, a la même attitude. Dans un livre intitulé le Pédagogue, il écrit: «Que la femme soit voilée en toutes circonstances, sauf si elle se trouve chez elle: c'est la tenue conforme à la modestie et qui protège des regards.» Plus tard, au IVe siècle, le concile de Gangres confirmera la sentence de Paul afin de lutter contre un mouvement chrétien marginal qui prétendait effacer les signes traditionnels de la distinction des sexes. A cette occasion, le concile rappelle que le voile est le signe «que Dieu a donné à chaque femme pour lui rappeler sa soumission». Aux alentours de l'an 400, saint Augustin dissertera lui aussi sur le voile, pour donner raison à l'apôtre Paul. Au IVe siècle également, les autorités religieuses s'inspirent d'un ancien rite païen – le voilement des vestales romaines – pour imposer le voile aux vierges consacrées.

Les chrétiennes ont longtemps porté le voile. Il n'y a pas si longtemps, les femmes devaient encore se voiler pour aller à l'Eglise. Parfois, on croise encore aujourd'hui dans le monde méditerranéen, en particulier en Grèce, en Italie, en Espagne et au Portugal, de vieilles femmes qui arborent un fichu noir sur la tête, survivance anachronique d'une époque révolue.

Cette coutume répandue dans le monde antique avait aussi cours en Orient, mais vraisemblablement pas à toutes les époques, puisque les femmes de Mahomet ne se voilaient pas avant que ce dernier ne leur enjoigne de le faire. Dans quelles circonstances a-t-il édicté les fameux versets dont se prévalent aujourd'hui les islamistes pour imposer le voile à toutes les femmes musulmanes? Deux sociologues se sont penchées sur cette question de manière approfondie. L'une, Fatima Mernissi est Marocaine et a publié Le Harem politique. Le Prophète et les femmes. L'autre, Leïla Babès, est Franco-Algérienne, professeure à l'Université catholique de Lille. Elle a abordé le problème du voile dans deux ouvrages, dont Le Voile démystifié. Pour ces deux femmes, le Prophète n'était pas misogyne. Au contraire, il a amélioré le statut des femmes. Mais ses successeurs étaient prisonniers des coutumes patriarcales de leur époque, et n'ont pas réussi à libérer les femmes du fichu.

Dans son livre, Leïla Babès démontre que «le voile n'est pas une prescription religieuse et encore moins une pratique religieuse». «Dire, comme le font certaines femmes voilées […], que le voile est une démarche spirituelle est faux, archifaux. Aucun texte religieux – pas même le Coran –, aucun avis théologique, aucun exégète classique autorisé n'a jamais qualifié cette «norme» de spirituelle», écrit-elle dans son livre Le Voile démystifié.

Selon Leïla Babès, le discours qui fait du voile une obligation religieuse et un ordre divin est récent: il est apparu dans les années 70 dans la bouche des islamistes. Pour Leïla Babès, ce discours «totalement inédit» est «une des plus grandes mystifications que les musulmans aient jamais produites sur leur religion». Son but? Cacher le corps de la femme pour préserver la tranquillité de l'homme. «Les hommes ont voilé les femmes parce qu'elles sont l'objet d'un désir permanent», écrit Leïla Babès. Qui souligne que le discours intégriste qui «fait passer le voile du registre de la morale sexuelle à un principe de foi» est un «travestissement théologique». «En réalité, il ne s'agit pas d'autre chose que de sexe au sens trivial du terme, et d'un rapport obsessionnel au corps de la femme», perçu comme menaçant.

Les fondamentalistes musulmans s'appuient essentiellement sur trois versets pour faire du voile une obligation religieuse. Premier verset: «Si vous avez un objet à demander à ses épouses, demandez-le derrière une tenture (hijâbin): à quoi s'attache davantage de pureté pour votre cœur et pour le leur. Il ne vous appartient pas de blesser l'Envoyé de Dieu, non plus que d'épouser de ses femmes après lui» (sourate 33, verset 53). Ce verset date de 627. Il a donc été révélé quinze ans après le début de l'apostolat de Mahomet, dans un contexte précis, celui du mariage du Prophète avec sa cousine Zaynab. Alors que Mahomet souhaitait se retrouver seul avec sa nouvelle épouse à la fin des noces, ses compagnons prolongeaient leur séjour dans sa maison de manière insistante. S'étant senti agressé dans son intimité, il a proclamé ce verset, qui instaure une sacralisation de son espace privé, comme l'a relevé la sociologue marocaine Fatima Mernissi. Le hidjab, qui signifie «tenture, rideau», et non pas «voile», avait donc une fonction spatiale: séparer la vie privée du Prophète de sa vie publique.

Deuxième verset: «Prophète, dis à tes épouses, à tes filles, aux femmes des croyants de revêtir leurs mantes (jalabîbihinna): sûr moyen d'être reconnues (pour des dames) et d'échapper à toute offense» (sourate 33, verset 59). Rien n'indique dans ce verset que les femmes devaient se recouvrir la tête de leurs mantes. Et cette prescription a elle aussi un caractère circonstanciel: en attribuant un signe distinctif à ses femmes et à celles de son clan, Mahomet voulait les protéger des hommes qui les importunaient en les confondant avec des prostituées. Comme le remarque Leïla Babès, le voile a ici une fonction sociale et patriarcale.

Troisième verset: «Dis aux croyantes de baisser les yeux et de contenir leur sexe: de ne faire montre de leurs agréments, sauf ce qui en émerge, de rabattre leur fichu sur les échancrures de leur vêtement. Elles ne laisseront voir leurs agréments qu'à leur mari, à leurs enfants, à leurs pères, beaux-pères, fils, beaux-fils, frères, neveux de frères ou de sœurs, aux femmes, à leurs captives, à leurs dépendants incapables de l'acte, ou garçons encore ignorants de l'intimité des femmes.» Selon Leïla Babès, ce verset est une ferme exhortation à la pudeur, et le voile un moyen de s'y tenir. Ce verset relève donc de la morale sexuelle de l'islam. Pour la sociologue, aucun des trois versets cités ne fonde une pratique religieuse. Tous sont inscrits dans un contexte historique et socioculturel précis où dominaient des coutumes patriarcales. Les raisons de la prescription du voile sont uniquement d'ordre sexuel. Déduire de ces versets, comme le font les islamistes aujourd'hui, que «la prescription a un caractère éternel et non circonstancié, c'est reconnaître que les hommes musulmans sont des hommes sans éducation, incapables de contrôler leurs instincts animaux», écrit-elle.

L'histoire montre d'ailleurs que ces versets n'ont pas toujours été appliqués. Dans une tribune parue le 21 octobre 2006 dans le quotidien tunisien La Presse, le professeure Iqbal al Gharbi, qui enseigne à l'Université Zeïtouna de Tunis, écrit qu'«à toutes les époques, le port du voile a été réfuté au sein même du monde musulman». A commencer par l'arrière-petite-fille du prophète Mahomet, Sukaïna Bint El Hussein, qui refusait obstinément de porter le voile. Aïcha Bent Talha, la petite-fille du premier calife de l'islam et compagnon du Prophète, Aboubakr, affirmait quant à elle que «si Dieu lui avait fait don de sa beauté, elle ne voyait pas pourquoi elle devrait la cacher sous un voile». Au XIe siècle, Wallada, la fille du calife andalou Al-Mustakfi, avait rejeté le port du voile. Au XIIIe siècle, la célèbre soufie Aysha Al-Mannubiyya portait la bure de laine blanche des mystiques, mais pas le voile. Au XIVe siècle, Ibn Battuta, grand voyageur, rapportait qu'il avait traversé des contrées où les femmes ne portaient pas le voile. Au XVIIe siècle, deux femmes, la princesse Lalla Bent Sidi, fille du sultan marocain Moulay Slimane, et la Tunisoise Sayyida'Ajûla, avaient refusé le voile. De manière générale, les femmes sont restées dévoilées tout au long des dynasties des Omeyyades et des Abbassides. Le voile ne refit son apparition qu'avec le déclin de l'empire musulman. Au début du XXe siècle, les femmes se sont à nouveau dévoilées, pour se revoiler à partir des années 70 avec la propagation du discours intégriste, qui, selon les intellectuels musulmans libéraux, consacre le hidjab comme le signe de l'infériorité des femmes.

Cependant, tout indique que le voile est devenu un symbole polysémique en ce début de XXIe siècle. Des chercheurs ont souligné qu'il pouvait constituer un instrument d'émancipation dans les sociétés fortement islamisées. Grâce au voile, les femmes ont en effet la possibilité de sortir de la sphère privée, de se déplacer librement dans l'espace public et de s'imposer plus facilement dans les milieux professionnels. En Iran, par exemple, il n'y a jamais eu autant de femmes dans les universités. Depuis huit ans, la proportion de filles ayant réussi le concours d'entrée aux universités publiques dépasse largement celle des garçons. Dans l'ensemble du monde musulman, des femmes qui se disent féministes et croyantes acceptent le port du voile, mais revendiquent l'abandon d'une lecture machiste des textes religieux, l'égalité des sexes et la fin des discriminations et des violences contre les femmes. Le voile est aussi devenu un symbole identitaire et politique, dans un contexte marqué par la guerre en Irak, l'invasion israélienne du Liban et la question palestinienne. En 2003, la sociologue libanaise Dalal Bizri remarquait dans le quotidien londonien Al Hayat que «chaque fois que se multiplient les raisons de haïr l'Occident, les rangs des femmes voilées grossissent. C'est ce qui explique que la communauté qui reprend le voile le plus rapidement est celle des musulmanes qui ont émigré à l'étranger et qui expriment ainsi un attachement identitaire.» Pour certaines femmes, le hidjab est aussi un instrument de séduction, ou de protection contre les regards masculins.

Ces arguments ne convainquent pas les intellectuels musulmans laïcs, qui pourfendent la condescendance de l'Occident à l'égard de ce genre de discours et dénoncent les dangers du relativisme culturel. A leurs yeux, l'Occident se rend complice des fondamentalistes islamiques lorsqu'il tolère le voile comme un symbole religieux ou culturel. Dans son dernier livre, Contre-prêches, l'écrivain franco-tunisien Abdelwahab Meddeb écrit que «sous l'apparence de la tolérance aménageant un statut reconnu à des croyances étrangères, on encourage la «néantisation» d'autrui.»

Selon Wassyla Tamzali, avocate à Alger et ex-directrice du droit des femmes à l'Unesco, le voile est bien le symbole de l'asservissement des femmes. «Sa portée ne peut pas être altérée par son utilisation frivole ou à contresens par certaines», écrit-elle dans la revue on line Prochoix. «Le voile n'est pas un vêtement, c'est un drapeau qui exprime la reconnaissance ou la soumission à un programme, celui de l'oppression religieuse des femmes». Pour Iqbal al Gharbi, «le discours que véhicule le voile islamique est donc un discours de refus, refus du sujet et de son autonomie, de sa liberté, de l'égalité homme-femme, de la mixité, de la laïcité de l'espace public, des droits de l'homme, des valeurs démocratiques». Pour ces intellectuels, le fait de légitimer le voile en Europe donne des arguments aux islamistes qui veulent l'imposer dans des pays d'où il avait été éradiqué à grand-peine, comme la Tunisie et la Turquie.

C'est bien ainsi qu'on commence à le percevoir un peu partout en Europe. Le foulard est de plus en plus considéré comme un obstacle à l'intégration. Jack Straw, ancien ministre britannique des Affaires étrangères, a récemment brisé un tabou en affirmant que le voile représentait une «déclaration visible de séparation» des communautés. En France, le député UMP Jacques Myard a déclaré que le niqab «est une violation de l'égalité des sexes, un très grave danger pour le vouloir vivre ensemble». Aux Pays-Bas, le parlement a voté l'année dernière une loi pour l'interdire dans les lieux publics, mais la mesure n'est pas encore appliquée. Le dévoilement pourrait bien devenir le symbole de la volonté d'intégration des musulmans dans les sociétés occidentales. Une nouvelle page de l'histoire du voile est en train de s'écrire.

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