La langue vient sur fond de silence et de nuit, s’inscrivant contre le vide, comme l’enfant qui naît. «Un cri: quelque chose a été rompu», écrit Ramuz dans Symétrie, «quelque chose a cédé dans ce grand mur de nuit, la multitude s’est ouverte, ô milliers d’ombres de là-bas, – et, toi, tu as paru, toi aussi toute petite ombre, tandis que, parmi le ciel du matin, des nuages passaient comme une troupe d’anges et l’automne avancé habitait dans les feuilles comme un fruit de couleur.

Eternité d’en arrière, vous avez fui, siècles, vous avez été dispersés; mais déjà cette éternité se prépare à recevoir de nouveau celle qui à peine la quitte, comme dans ces hôtels d’où un client s’en va, et tout de suite on a refait son lit.»

Cette langue, chacun s’en saisit, se l’approprie, la fait sienne, d’abord pour vivre et prendre part à la vie du monde, ensuite pour rendre la vie vivable en soi et autour de soi.

La langue est première; elle est mère de la pensée, comme la mère naturelle est celle du souffle. Elle met un nom sur les bruits, les odeurs, les consistances, les saveurs, par le biais des voix parentales qui ont accompagné le voyage secret de l’infans (qui ne parle pas) et qui, dans le monde visible, nomment les choses écoutées, ressenties, vues, éprouvées, constituant ainsi une première mémoire du corps qui rejoint la mémoire antérieure, longue, cosmique. La langue grandit avec l’enfant qui la découvre peu à peu, comme un jeu et comme une relation puisque les sons peuvent faire sourire ou rire, fâcher ou créer une résistance; la manipulation vient d’ailleurs avant les mots, d’où l’importance des langues du corps, qui soutiennent expression et pensée, comme une chorégraphie de l’être lui donnant sa visible unité.

Les chemins de la langue sont multiples, ses découvertes capitales, ses enjeux décisifs. C’est le monde qui se crée, le temps et l’espace qui se conjuguent, un être qui se structure, découvre son nom dès qu’il peut le dire, puis l’écrire, tout comme celui des visages qui veillent patiemment sur son éveil, souvent portés par l’inquiétude.

La langue parlée en nous et autour de nous porte tardivement un nom. Pour moi, ce fut la française, en bonne et due forme, sans intonation ni accent, sinon une saveur de patois vaudois du côté maternel, des ascendants plus voyageurs et métissés du côté paternel; avec en arrière-fond, la langue anglaise dans laquelle j’aurais tellement voulu vivre, par je ne sais quelle ancienne et mystérieuse nostalgie. Suffirait-il d’une arrière-grand-mère écossaise pour que la langue n’apparaisse pas comme un déterminisme absolu mais comme un bien que l’on peut choisir et chérir?

La grande surprise vient de l’école qui nous plonge à notre insu dans la diversité et l’altérité. On s’aperçoit que la plupart parlent la même langue que nous mais connaissent d’autres mots, d’autres intonations, d’autres rythmes dont nous ignorions l’existence, sans compter le langage châtié des institutrices d’autrefois, et de beaucoup de grandes personnes, qui punissaient l’accent vaudois et bannissaient la langue orale, parce qu’approximative et paresseuse.

Vient à son heure le latin qui révèle beaucoup de choses dites ingrates, et apprises souvent avec peine et humiliation, car c’est probablement notre première expérience de l’analphabétisme. On découvre que la grammaire, qui, dans la langue française, a une utilité pratique et immédiate, est en fait une construction mentale, dégageant le squelette très articulé d’une langue dite morte, c’est-à-dire non parlée et n’entrant pas du tout par l’oreille (sauf bien plus tard Virgile et Ovide), d’où découle une prise de conscience du fait que des structures sous-tendent l’expression même la plus simple, comme une phrase interrogative ou négative, une hypothèse ou un souhait, et, au-delà, que la langue est une singulière alliance entre l’abstrait et le concret, le durable et le sensible. On découvre ensuite avec stupeur, à cause des ressemblances de vocabulaire et d’étymologie, que la langue a elle aussi une histoire, une famille qui remonte loin dans le temps jusqu’à un point de départ: où, quand, comment, questions qui agitent beaucoup les enfants, préoccupés par le rien – le vide – ou le tout – Dieu –, eux qui tremblent dans l’entre-deux, surtout le soir venu.

Les grands rêves des écritures secrètes et des langues hermétiques, indispensables pour comprendre les horizons de la langue, permettent de connaître les infinies possibilités mais aussi les limites de la langue et de la pensée; ils conduisent aussi bien à des grimoires enfantins destinés à se jouer des autres et préserver sa sphère intime qu’à des utopies révélatrices de l’humanité dans son dessein universel. Ainsi est l’espéranto, cette sur-langue inventée de toutes pièces à la fin du XIXe siècle dans l’espoir de couper le lien organique entre langue et nation et de créer une langue supranationale, propice à favoriser la compréhension entre les peuples et, par conséquent, à prévenir les guerres; «avenir radieux» et «homme nouveau» étaient des promesses pour ce nouveau siècle qui fut le nôtre. Charles-Albert Cingria, dans l’un de ses tout premiers essais polémiques intitulé «A propos de la langue espéranto, dite langue universelle», en a dénoncé la forgerie purement intellectuelle et le développement hors-sol; couper la langue de son histoire, selon un principe logique et dogmatique, tout comme couper l’homme de ses racines, est pour lui non seulement une absurdité, mais une opération cruelle et inhumaine, voire meurtrière. […]

On pourrait donner raison à Cingria en prenant l’exemple de Nicolas Bouvier qui développe dans son œuvre une langue du monde sans réduire ni la part familière – Genève comme point de référence tantôt comique ou sarcastique, tantôt grave ou personnel, voire intime – ni la part d’étrangeté – conteurs, romanciers et poètes des domaines étrangers aussi bien que les usages, les langues et les exclamations des ailleurs – pour en arriver à une compréhension majeure d’une universalité tonique, partagée plutôt qu’exclusive, en aucun cas imposée.

Arrivent enfin les langues vivantes, celles qui se marient avec le voyage, le départ, l’inconnu, l’altérité, et avec elles les comparaisons, les confrontations, les heurts avec la langue maternelle. Elles nous mettent aux prises avec le français, font voir des lacunes, des manques, des défaillances; éclairent des écarts et des différences; apprennent l’art et la science des comparables, ouvrant ainsi l’immense domaine de la traduction à nos réflexions, nos choix et nos connaissances langagières, symboliques et sensibles. Les dictionnaires et les encyclopédies s’installent alors sur les tables, les étagères et les rayons de bibliothèque. L’étude de la langue maternelle prend de l’ampleur en tous sens, et nos vies se démultiplient, se déplaçant dans l’espace et le temps, entre réalité et imaginaire.

C’est dans notre langue devenue vivante et plurielle que Ramuz, ayant suivi le même parcours que nous tous, décide d’introduire une autre langue qu’il va appeler «langue-geste», parce qu’elle s’inspirerait de ses ascendants paysans et vignerons dont les gestes quotidiens et répétés inlassablement tout comme leur parler laconique circulent encore en lui, sang et mémoire mêlés. Ramuz ainsi justifie sa langue romanesque, fondée sur un fantasme, qui lui permet d’assumer le rôle de porte-parole d’une mémoire familiale et patrimoniale:

«[…] je me suis mis», écrit Ramuz dans sa «Lettre à Bernard Grasset», «à tâcher de les exprimer comme eux-mêmes s’étaient exprimés, de les exprimer par des mots comme ils s’étaient exprimés par des gestes, par des mots qui fussent encore des gestes, leurs gestes; – eux, dans leurs champs ou dans leurs vignes, moi, selon leurs enseignements, sur ma feuille de papier.»

Le «Ramuz», par le regard rétrospectif que l’écrivain a porté en amont de son présent, se trouve en concordance avec «la centaine des français» parlés en France avant le XVIIe siècle et dont se sont servis, pour ne citer qu’eux, aussi bien Agrippa d’Aubigné que Rabelais ou Montaigne. Cette expérience de création par transfert de l’oralité dans l’écrit a ouvert la langue du côté du rythme, de l’inflexion, de l’expressivité et lui a donné un pouvoir à la fois évocatoire et investigateur. Certains de nos contemporains procèdent aujourd’hui par hybridation, greffant au français d’autres langues, expressions, références culturelles, allusions, soulignant ainsi à la fois les facultés d’intégration et d’exclusion de la langue […].

Nous qui sommes d’un pays où la Réforme fut formatrice, nous savons par l’importance que les réformateurs ont donnée à la connaissance précise et rigoureuse de la langue vulgaire, enrichie par les traductions hébraïques et gréco-latines, que la netteté et la clarté sont des qualités essentielles. Calvin, par son travail exigeant, ne poursuivait pas seulement un but d’érudition; il voulait donner corps à la langue maternelle, parce qu’elle était nécessaire pour pouvoir s’adresser à Dieu et, en retour, Le comprendre. La Réforme a ainsi donné à la langue la dimension de l’être et pas seulement celle de l’avoir. Alexandre Vinet, poursuivant le travail de compréhension des mécanismes de la langue entrepris par les réformateurs, disait: «Il n’y a point d’approximation dans les pensées de Dieu.» C’est dans cet esprit que je puis dire, reprenant le thème controversé du livre: nous n’habitons pas la langue, c’est elle au contraire qui nous habite et fait de nous, non une tombe, mais une demeure qui a des fenêtres avec vue.

* Ces larges extraits du texte de Doris Jakubec font partie d’un recueil de textes réunis par Jean-Marie Vodoz et intitulé Le français, notre maison. Petit essai sur l’usage du français aujourd’hui. Il est publié aux Editions Zoé et sort demain en librairie.

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