La France a-t-elle été plongée dans le chaos par les grèves et les manifestations organisées hier par les syndicats réunis sous la bannière des augmentations de salaire? Il n'en a rien été. Jeudi matin, le reporter d'une radio nationale tendait vainement son micro à la recherche d'un usager en colère sur un quai de banlieue. Il devait constater en direct que les trains qui circulaient étaient à moitié vides, et expliquer que «les banlieusards ont pris un jour de congé grâce aux 35 heures».

Les Français sont-ils hostiles à ces manifestations? Une minorité, puisqu'ils y seraient favorables à près de 70%, selon un sondage. Ces jeux politiques et sociaux sont-ils réservés aux fonctionnaires et aux employés du secteur public? De moins en moins. Parmi les quelque 500 000 à 1 million de manifestants, on pouvait reconnaître plus de salariés du privé qu'il n'y en a eu depuis des années. Les casseurs ont-ils débordé les services d'ordre? Pas plus. Les défilés étaient bien organisés, pépères.

Ce succès syndical change les rapports de force à moins de 12 semaines du référendum incertain sur le Traité constitutionnel européen. D'autant plus que les syndicats sont passés de l'attitude défensive dans laquelle ils sont confinés depuis 2002 à une stratégie offensive et mobilisatrice sur les salaires. La crise sociale est réelle. Elle n'est pas terminée. Quand commenceront de vraies discussions? Combien de millions de Français doivent-ils descendre dans la rue pour que les ministres, les dirigeants d'entreprise et les experts cessent de croire qu'ils sont les seuls à faire avancer le pays, que les syndicats sont sourds aux réalités de l'économie et ensuqués dans leurs idées poussiéreuses?

La France avance et se modernise à sa manière, toujours heurtée, toujours difficile à comprendre dans les pays de compromis. En 1968, la «révolution» de la rue n'a pas seulement apporté une transformation des mœurs (qu'il est de bon ton de décrier), mais elle a abouti à une grande négociation sociale entre le pouvoir politique, le patronat et les syndicats, les accords dits «de Grenelle». Ces accords ont donné un coup de fouet au pays. Ils ont dopé l'économie. Et provoqué une modernisation accélérée du tissu social et industriel. C'est ainsi, hier comme aujourd'hui, pour que la France bouge, il faut d'abord qu'elle bouge dans la rue.

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