Impossible de ne pas le voir. C’est comme si la salle des machines commençait à prendre l’eau de partout. Pour la première fois aussi clairement depuis février, les signes d’extrême nervosité se multiplient en Russie, face à une guerre qu’il reste encore interdit de nommer comme telle, mais dont la version officielle n’en finit plus de se craqueler. Parfois pour le meilleur, mais plus sûrement encore pour le pire.

A la télévision russe, des commentateurs affirmant que cette guerre est en passe d’être perdue sous sa forme actuelle; quelques élus locaux qui réclament publiquement la destitution du président; un commandant militaire à peine nommé qui est subitement limogé, tandis qu’un autre haut gradé remet en question frontalement la thèse officielle d’un «retrait ordonné» des forces russes devant les poussées de l’armée ukrainienne…

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Le grand concert de la propagande

Ces dissonances, apparues dans le grand concert de la propagande nationale orchestré par le Kremlin, seront peut-être écrasées. Les critiques peuvent même servir de valve de sécurité, pour laisser s’échapper un peu de pression. Mais elles sont surtout le reflet d’une guerre russe qui s’enfonce dans l’échec. Haïes par la grande majorité des Ukrainiens, forcées de battre en retraite en avril après avoir échoué à prendre Kiev pour se concentrer dans la région du Donbass, les troupes russes sont désormais menacées dans ce qui semblait être leurs places fortes, face à des ennemis qui, eux, reconquièrent leur pays au pas de course.

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C’est entendu, cet extraordinaire succès de l’Ukraine est dû principalement à la volonté et à la pugnacité de son armée, sans doute fortement aidée par les Occidentaux, non seulement en termes d’équipement militaire, mais aussi dans la préparation stratégique et le renseignement. L’avancée pourrait encore se heurter à une dure riposte future. Mais la débâcle de l’armée russe, dont les défenses se sont écroulées comme un château de cartes, est surtout un révélateur supplémentaire de ce gâchis sanglant, provoqué par la Russie, qui ne peut déboucher que sur une spirale de désastres. Ainsi, la leçon ukrainienne autour de Kharkiv et de Kherson rend de plus en plus improbable pour Moscou la poursuite des opérations «comme si de rien n’était», à l’ombre d’une propagande inamovible.

Accélérer encore la fuite en avant

La Russie peut-elle vraiment perdre cette guerre? Vladimir Poutine finira-t-il par être renversé, comme le réclament ces poignées d’élus pour l’instant ultra-minoritaires? En réalité, les quelques voix russes qui réclament un retour rapide à la raison sont surtout recouvertes par celles qui exigent au contraire d’accélérer encore la fuite en avant, en lançant la mobilisation générale et en déclenchant une «guerre totale» contre l’Ukraine. Faute de réparateur attitré, la salle des machines à moitié inondée pourrait bien voir débarquer les militaristes et les nationalistes les plus furieux.