S’endormir compatriote de Moussorgsky et de Pouchkine, se réveiller compagnon de Poutine et de Douguine. En une nuit, se découvrir citoyen d’un pays en guerre, devoir affronter ce vertige, les regards apitoyés des uns, l’exclusion des autres. Se voir reprocher un pays que l’on a parfois fui sciemment, ou que l’on a choisi d’étudier par passion. Se demander si l’on doit prendre la parole et comment. Si l’on n’aurait pas dû la prendre plus tôt. Si la peur a prise sur soi. Si l’on est indirectement responsable de ce qui arrive. S’il faut rester, ou partir.

Les 19 universitaires, écrivains et artistes que Korine Amacher, professeure d’histoire russe et soviétique reconnue de l’Université de Genève, a invités à écrire cette semaine dans les pages du Temps, ont tous une relation physique, présente ou passée, avec l’Ukraine ou la Russie. Ne mettons pas au même niveau les traumatismes d’un pays agressé et ceux d’un pays agresseur, mais constatons que le désarroi est commun, tout comme le besoin de comprendre.

Bientôt six mois après le début de la guerre, il est temps de se retrousser les manches et d’aller plus loin. En Russie, on dit que le passé est imprévisible, rappelle la vice-présidente de l’association Memorial-France: l’histoire est modulable et réécrite selon l’urgence politique du moment, devenant à l’occasion une étoffe à cauchemars. Quoi de mieux que de réunir des historiens pour gratter ces cicatrices, comme l’a fait Korine Amacher?

Le résultat est passionnant, détonnant. Sur les racines du nationalisme poutinien, l’instrumentalisation de la culture, la création d’un exceptionnalisme russe qui viendrait sauver l’Occident de sa décadence – voire le remplacer. Mais aussi sur la violence sociale et politique, le parcours des Bouriates envoyés au front ukrainien, la profusion de mèmes sur les réseaux sociaux. Oui, la vie continue.

Lire aussi l'opinion: De la culture russe, entre guillemets

«Tandis que d’autres nations ont supporté l’oppression, la nation russe l’a aimée, elle l’aime encore et l’on peut dire des Russes qu’ils sont ivres d’esclavage…» écrivait le marquis de Custine dans son La Russie en 1839. La démocratie à l’occidentale ne serait pas pour les Russes, continuent de dire les dirigeants de Moscou, comme le disent aussi les dirigeants de Pékin pour les Chinois. La grande ouverture de 1989 n’était-elle qu’une parenthèse? Ailleurs en Europe, la tentation guette aussi de réécrire l’histoire. Dix-neuf voix venues parfois de loin et rassemblées pour les lecteurs du Temps par une des meilleures connaisseuses de l’histoire russe et ukrainienne, donneront cette semaine des accents différents à cette grande nuit guerrière, déclarée par l’insondable et puissante Russie. De quoi donner tout son sens au projet du Temps cet été d’ouvrir grand ses pages aux invités de ses invités.

Le Temps publie des chroniques et des tribunes – ces dernières sont proposées à des personnalités ou sollicitées par elles. Qu’elles soient écrites par des membres de sa rédaction s’exprimant en leur nom propre ou par des personnes extérieures, ces opinions reflètent le point de vue de leurs autrices et auteurs. Elles ne représentent nullement la position du titre.