diplomatie

La voix (suisse) de l’Amérique à Cuba depuis un demi-siècle

La Confédération représente les intérêts américains à la Havane depuis le 6 janvier 1961, après la rupture des relations diplomatiques entre Washington et Cuba. Ce mandat de puissance protectrice a été marqué par des événements exceptionnels. Depuis 1977 toutefois, sa portée est plus restreinte

«L’ambassadeur suisse à La Havane Bertrand Louis a rencontré le 15 novembre Teresita Vicente, cheffe de la Division Europe du Ministère cubain des relations extérieures pour demander que la Section des intérêts américains soit reçue afin de discuter» d’affaires diplomatiques. On est en 2007. WikiLeaks (lire ci-dessous) le confirme: ostracisés par le pouvoir cubain, les Américains comptent sur la Suisse pour permettre un «contact direct» et «utile» avec les responsables cubains. La Suisse, nain politique sur la scène internationale dans l’immédiat après-guerre au service de la première puissance mondiale au cœur du socialisme tropical? On serait tenté de se frotter les yeux. C’est pourtant une réalité depuis un demi-siècle. Cela fait cinquante ans (6 janvier 2011) que la Confédération représente, à La Havane, les intérêts de l’ennemi public numéro un de Cuba, les Etats-Unis.

L’expérience de la Seconde Guerre mondiale

Comment la Suisse en est-elle venue à se coltiner une telle mission? En octobre 1960, effrayé par la tournure des événements et les nationalisations à tout va découlant de la révolution castriste, le Département d’Etat américain approche la Suisse. Berne se sent prêt à représenter l’Amérique dans le bastion des barbudos qui, réunis derrière Fidel Castro, ont fait chuter la dictature de Fulgencio Batista le 1er janvier 1959. Le 3 janvier 1961, la rupture des relations diplomatiques entre Washington et La Havane est consommée. Le 4 janvier, précise les documents diplomatiques suisses, le secrétaire d’Etat Christian Herter écrit à l’ambassadeur de Suisse à Washington August Lindt que les Etats-Unis «seraient très reconnaissants si la Suisse pouvait assumer la représentation diplomatique et consulaire» des Etats-Unis à Cuba. Tous les diplomates américains s’apprêtent à quitter le territoire cubain.

La décision de Washington surprend tout le monde, y compris le personnel diplomatique des Etats-Unis encore établi dans la Section des intérêts américains, un édifice de six étages, le long du Malecon qui fait face à la Floride: «Au départ, le choix de la Suisse semblait étrange, car l’ambassade suisse n’avait qu’un ambassadeur et un secrétaire», s’étonne Wayne Smith, qui était à l’époque troisième secrétaire de l’ambassade des Etats-Unis à Cuba et qui deviendra chef de la Section des intérêts américains de 1979 à 1982. A ses yeux, seuls les Britanniques paraissaient en mesure d’assumer une telle charge. Etaient aussi pressentis le Canada et l’Allemagne de l’Ouest. L’historien Thomas Fischer, spécialiste de la question, explique le choix américain: «Ce qui a été décisif, c’est la Deuxième Guerre mondiale au cours de laquelle la Suisse a été la puissance protectrice de plusieurs pays. Elle disposait ainsi d’une grande expérience.» Il n’était pas encore question de neutralité active, mais «l’intérêt que Berne manifestait pour un tel mandat était de justifier sa doctrine de neutralité abstentionniste», poursuit l’historien. La Suisse dépêche rapidement une équipe à La Havane. La question ne provoque aucun débat en Suisse. Le parlement n’est pas consulté, seul le Conseil fédéral décide.

La mission est vaste: visite des prisonniers et protection des citoyens américains qui résident encore sur l’île des Caraïbes, émission de visas, gestion des communications entre les gouvernements cubain et américain, gestion des propriétés des Etats-Unis, dont l’ex-ambassade et la résidence de l’ambassadeur. Le travail des diplomates suisses semble classique. Plusieurs événements inattendus le rendront pourtant exceptionnel.

La Suisse sollicitée lors de la crise des missiles

Le premier épisode extraordinaire survient lors de la crise des missiles à Cuba en octobre 1962. Face à l’inquiétude de voir les Soviétiques installer des missiles sur l’île des Caraïbes, le secrétaire d’Etat américain Dean Rusk presse les Helvètes d’expliquer à Fidel Castro que des avions de reconnaissance américains vont survoler le sol cubain, envoyer des fusées éclairantes afin de photographier l’île. Ces fusées émettent un tel bruit qu’elles pourraient être prises pour des bombes. L’ambassadeur August Lindt, à Washington, s’assure qu’il n’y aura aucun tir de DCA, laquelle est sous contrôle soviétique, rappelle Thomas Fischer. L’un des pilotes d’un avion de reconnaissance américain U2 est tout de même abattu par un missile soviétique et décède. La question étant très sensible, s’engagent alors d’interminables palabres entre l’ambassadeur de Suisse à La Havane, Emil Stadelhofer, et les Cubains sur la manière de transporter la dépouille à la base militaire de Guantanamo, où les Américains veulent la récupérer. Par voiture sur une distance de 1000 kilomètres, au moyen d’un avion suisse? C’est finalement un appareil de la Pan American Airways, portant des emblèmes nationaux suisses rapidement dessinés sur la carlingue qui sera envoyé à La Havane pour prendre possession du cercueil. La médiation suisse se déploie dans un contexte hypertendu: la crise des missiles qui oppose l’URSS de Khrouchtchev et les Etats-Unis de Kennedy atteint un paroxysme. Elle menace de déboucher sur une guerre mondiale.

Le mandat de puissance protectrice ne laisse aucun répit à la Suisse. En 1965, Fidel Castro décide d’ouvrir les vannes de l’émigration. A deux pas de Varadero, au nord de l’île, des milliers de Cubains embarquent sur des yachts ou des bateaux de fortune. Destination Floride. La situation est tellement chaotique que de nombreux Cubains, à bord de petits esquifs, meurent dans l’aventure. La Havane et Washington décident d’organiser un pont aérien. C’est l’ambassadeur suisse Emil Stadelhofer qui négocie directement avec le Lider maximo en tenant compte «de directives et d’instructions parfois très spécifiques du Département d’Etat américain», souligne Thomas Fischer. Une cinquantaine de personnes de l’ambassade de Suisse sont mobilisées. Elles interrogent chaque candidat à l’émigration, lui fournissent les documents nécessaires déjà validés par Washington. Le pont aérien dure huit ans et se termine brutalement sur une décision du comandante en jefe en 1973. Au total, 260 737 personnes auront quitté l’île des Caraïbes par la voie des airs. Wayne Smith ne tarit pas d’éloges: «Sans doute aucune puissance protectrice n’a jamais porté un tel fardeau.» L’ambassadeur britannique à Cuba, Adam Watson, en décrit les effets sur son homologue suisse Emil Stadelhofer: «Votre ambassadeur est le meilleur diplomate de La Havane . Il a fait des miracles, mais il est fatigué maintenant. Vous devriez le faire partir avant qu’il ne s’effondre.»

Récupérer la capsule lunaire américaine

La légation suisse à Cuba est même sollicitée lors de l’expédition américaine sur la Lune. Selon une lettre confidentielle de mai 1965 que L’Hebdo a retrouvée voici quelques années, la NASA demandait à la Suisse de récupérer les astronautes américains au cas où la capsule lunaire devait atterrir sur territoire cubain. Même si la probabilité d’une telle mésaventure était d’une chance sur 1000, les diplomates suisses de La Havane ont dû organiser plusieurs nuits de veille en attendant u n éventuel appel des experts de la NASA à Houston.

Emil Stadelhofer, le confident du «Lider maximo»

La marge de manœuvre de la délégation suisse dans l’exercice de son mandat de puissance protectrice est considérable jusqu’en 1977. Elle l’est d’autant plus que le personnel diplomatique est créatif, rusé et entreprenant. A cet égard, la palme revient à l’ambassadeur Emil Stadelhofer. Ce Schaffhousois avait une manière très personnelle d’exercer sa fonction. «Bon vivant, ingénieux», selon Thomas Fischer, Emil Stadelhofer avait une relation privilégiée avec Fidel Castro qui l’appelait en pleine nuit pour discuter et s’enquérir du point de vue américain. Lors d’une réception à l’ambassade du Japon, le Lider maximo débarque à l’improviste et se met à tresser les lauriers de la Suisse. Il achève son intervention en donnant son béret militaire au diplomate schaffhousois.

Pour obtenir le respect du comandante en jefe, Emil Stadelhofer a dû «commettre» quelques actes de bravoure. Ainsi, en février 1964, le pouvoir cubain décrète qu’il faut nationaliser les bâtiments de l’ex-ambassade des Etats-Unis que Castro veut transformer en Ministère de la pêche. Origine de la décision: les Etats-Unis viennent d’arrêter quatre bateaux de pêche cubains qui mouillent en eaux territoriales américaines au large de East Key. Les officiels cubains se présentent à l’entrée de l’ex-ambassade américaine, gérée par les Suisses. Emil Stadelhofer se met littéralement en travers de leur chemin pour leur barrer le passage. Se basant sur la Convention de Vienne, il n’hésite pas à user de l’hyperbole en déclarant qu’une nationalisation de l’édifice américain serait le geste «le plus inamical et le plus grave contre la politique étrangère suisse depuis l’existence de la Confédération». Les Cubains font marche arrière et l’ambassadeur de Suisse obtient de Washington qu’il libère les bateaux cubains.

La cote des Suisses en terres cubaines est en hausse et ne laisse pas indifférente la Neue Zürcher Zeitung, qui publie, dans un élan baroque inhabituel, un article dithyrambique le 10 décembre 1965: «Sur l’île de Fidel Castro, on a quasiment érigé la Suisse en mythe de la liberté. On sait que le président (cubain) manifeste un intérêt extraordinaire pour notre pays et son histoire. A la télévision cubaine, cette année (ndlr: 1965), il y avait une émission d’une demi-heure diffusée cinq fois par semaine de mars à septembre intitulée «Guillermo Tell de la Montaña».» La NZZ s’enorgueillit du «Sonderfall» suisse qui produit des effets positifs au-delà de l’Europe et au service de l’humanité. Le quotidien zurichois conclut: «Les combattants de la Sierra Maestra (ndlr: massif montagneux, à l’est de l’île servant de refuge aux compagnons de route de Castro en vue de préparer la révolution) voient dans le combat pour la liberté des Confédérés un parallèle avec le combat de Cuba contre l’impérialisme.»

L’accord Jimmy Carter-Fidel Castro de 1977

L’assouplissement, sous l’égide de Jimmy Carter, de la politique cubaine de la Maison-Blanche change la donne. La Havane et Washington concluent un accord le 30 mai 1977 instituant la création d’une Section des intérêts américains à La Havane et l’équivalent cubain à Washington. Juridiquement, la Section des intérêts américains reste subordonnée à l’ambassade de Suisse. A Washington, pendant la Guerre froide, la Section des intérêts cubains relève de l’ambassade de Tchécoslovaquie. Mais avec la chute du mur de Berlin, Fidel Castro confie cette tâche à la Suisse. Les récents chefs de la Section des intérêts américains, Michael Parmly (2005-2008) ou Jonathan Farrar (actuellement en fonction) continuent d’utiliser du papier à lettre dont l’en-tête porte l’emblème de la Suisse. Un fait qui a suscité l’émoi du conseiller national UDC André Raymond, auteur d’une interpellation à ce sujet en mars 2010. Sur l’édifice de la Section, aucun drapeau américain. Les plaques minéralogiques des diplomates américains sont noires et portent le numéro de la Suisse: 201…

Bertrand Louis, qui fut l’ambassadeur de Suisse à La Havane de 2004 à 2008, témoigne du rôle plus modeste joué désormais par la Suisse: «Durant mon mandat, les autorités cubaines n’ont jamais voulu impliquer la Suisse dans le différend entre Cuba et les Etats-Unis afin de ne pas affecter nos relations bilatérales, les autorités cubaines privilégiant le contact direct avec la Section des intérêts américains. Toutefois, le gouvernement avait recouru à deux reprises au canal de l’ambassade de Suisse à La Havane pour notifier aux autorités américaines des problèmes relatifs aux accords migratoires et aux accords sur les frontières maritimes avec les Etats-Unis.» Même si les Américains ont un canal officiel pour communiquer avec les Cubains, l’aide suisse demeure nécessaire. Le diplomate Michael Parmly le confirme: «L’aide de l’ambassadeur de Suisse Bertrand Louis fut très précieuse.» Les relations américano-cubaines se dégradant à l’époque de George W. Bush, les contacts entre officiels américains et cubains se raréfient. La diplomatie suisse peut à nouveau jouer les intermédiaires: «Comme la grande majorité des (autres) diplomates, précise Bertrand Louis, je n’avais pas accès direct au Lider maximo, mais aux membres du gouvernement et du Conseil d’Etat. Je pouvais parler des Etats-Unis et de leur litige aux autorités cubaines.» Michael Parmly, dont l’une des grands-mères était cubaine et avait quitté l’île en 1920, se souvient d’un moment critique. Le pouvoir cubain décida de priver la Section des intérêts américains d’eau et d’électricité pendant plus de deux semaines. «Nous avons utilisé un générateur d’urgence et le puits de ma résidence», se souvient le diplomate qui ajoute: «Bertrand Louis est intervenu. Le problème a été résolu.»

Indépendancede la Suisse

Entre Bertrand Louis et Michael Parmly, qui se vouent un respect réciproque sans faille, il y a régulièrement des échanges de vues, à la Section ou dans leur résidence respective. Une autorisation spéciale de Washington permet aux deux diplomates de s’entretenir dans un espace ultra-sécurisé. Michael Parmly tient cependant à préciser: «Jamais je n’ai demandé à l’ambassadeur de Suisse d’agir de telle ou telle manière.» La Suisse, laquais de l’Amérique? En 1966 déjà, l’ambassadeur suisse Probst avait clarifié la situation au moment où l’esprit créatif de l’ambassadeur Emil Stadelhofer irritait parfois Foggy Bottom (diplomatie américaine): «L’ambassade suisse à La Havane n’est pas une succursale du Département d’Etat américain.» Actuel ambassadeur de Suisse à Cuba, Peter Burkhard résume le rôle de la Confédération: «Notre rôle consiste surtout à permettre aux Etats-Unis et à Cuba de maintenir leur position et de garder ainsi la face tout en choisissant le degré d’intensité de leur dialogue direct.»

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