Suisse

La volte-face du Conseil fédéral sur les ventes d’armes divise

La mobilisation populaire et l’affaire Khashoggi ont eu raison des velléités du gouvernement d’assouplir les règles. De quoi ranimer le vieux combat entre idéalistes et pragmatiques?

Après des mois de polémique, le Conseil fédéral a donc battu en retraite: les exportations d’armes vers des pays en guerre civile continueront d’être interdites. La décision, prise en juin, d’assouplir les règles en vigueur dans le pays dépositaire des Conventions de Genève va être suspendue. Le mouvement «ne bénéficie plus du soutien politique nécessaire, notamment dans les Commissions de la politique de sécurité», selon les mots mêmes du chef du département de l’Economie, Johann Schneider-Ammann. Le soutien dans l’opinion est, lui, acquis. Le sondage organisé par Tamedia début octobre donnait 55% de voix favorables à l’initiative «de correction» imaginée pour contrer le projet du Conseil fédéral. Surtout, 50 000 personnes l’ont déjà signée…

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Le revirement est pour certains absurde et hypocrite. L’alliance, des Verts au PDC en passant par les socialistes, est «un rare exemple d’orgueil suisse, estime un lecteur de la Neue Zürcher Zeitung (NZZ). Avec ou sans armes suisses, il n’y a aura pas moins et pas plus de guerres, et de guerres civiles – grâce aux Etats-Unis, la France, la Chine ou la Russie. Si un pays ne veut plus vendre – tous ceux-là prendront la suite. Je ne vois donc aucune raison de restreindre les exportations, sinon la haine de la gauche envers son propre pays.»

La gauche? «Ah la la, les gauchos qui croient que la Suisse va gentiment arrêter de vendre des armes. Ça va continuer, sauf que ça sera fait en cachette par des intermédiaires et autres sociétés-écrans, croit savoir un internaute sur la page Facebook de la RTS. C’est trop rentable comme affaire, c’est d’ailleurs pour ça en partie que vous bénéficiez d’un bon niveau de vie…»

Démagogie pour les uns, démocratie pour les autres. «Je vous prie d’arrêter d’appeler les gauchos ceux qui souhaitent encourager l’interdiction de la vente d’armes dans des pays en conflit. C’est principalement une question de morale et de conscience, même si je vous accorde que l’hypocrisie dans la politique est bien omniprésente», lui est-il vertement répondu.

Girouette ou… stratège?

D’autres commentateurs se placent tout simplement sur le terrain de la cohérence: «Si ce projet avait été accepté, comment aurait-on pu, consciemment, envoyer des entremetteurs discuter de paix entre pays en guerre?!» s’étrangle une internaute de la RTS. «C’est bien le minimum qu’un pays qui se prétend neutre peut faire», renchérit un autre. «Il est faux de dire que le Conseil fédéral capitule, note un lecteur de la NZZ, c’est devant le lobby des armes qu’il avait capitulé. Quelle honte qu’il ait fallu la mort atroce d’un journaliste pour qu’il montre un peu de courage.» «Une girouette qui tourne avec le vent, commente une autre voix, ça montre bien combien notre gouvernement aurait bien besoin d’un peu de courage.»

Girouette ou… stratège? D’autres voix soulignent à l’inverse la sagesse de l’exécutif, qui préfère céder quelques centimètres aujourd’hui pour ne pas céder des mètres demain. Les opposants à la modification de juin voudraient en effet revenir au régime prévalant avant 2014, quand les exportations vers des pays violant les droits de l’homme avaient été assouplies une première fois. Le gouvernement redoute aussi la motion du PBD selon laquelle les critères d’autorisation pour les exportations d’armes devraient être transférés de l’ordonnance à la loi – autrement dit, c’est le parlement qui déciderait et non plus le gouvernement. D’où le recul du Conseil fédéral. «Une feinte très habile», lit-on sur le site de la NZZ.

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