«Quand c’est flou, il y a un loup.» La ritournelle de Martine Aubry symbolise assez bien aujourd’hui le brouillard dans lequel s’enfonce la gauche française. Mais de ce côté-ci de la frontière, le flou paraît, jusqu’ici du moins, plutôt servir le Parti socialiste suisse et son référendum contre la loi sur l’imposition des entreprises III.

Si la droite affiche une réelle inquiétude face aux sondages très ouverts sur le résultat de la votation du 12 février, ce n’est pas uniquement en raison des prises de position dubitatives de l’ancienne ministre des Finances Eveline Widmer-Schlumpf ou de l’ancien ministre soleurois Christian Wanner. Mais bien à cause de la méfiance qui a saisi une partie de l’électorat. Pour lever toute ambiguïté, précisons que ce journal n’a jamais mis en doute la nécessité de supprimer les statuts fiscaux spéciaux dont jouissent en Suisse les sociétés holdings ou de domicile. Et cela en 2004 déjà, lorsque le ministre des Finances allemand Hans Eichel avait entrepris une croisade européenne «pour ramener la Suisse à la raison» et l’impôt des sociétés allemandes dans ses caisses.

Inquiétude de la classe moyenne

Pour comprendre l’impact de la campagne référendaire de la gauche, c’est moins le projet de loi lui-même qu’il faut décortiquer que le contexte social et politique. Car au creux de l’estomac de chaque Suisse il y a tout d’abord un peu de ressentiment face à une loi qu’il n’a pas vraiment souhaitée mais qui a été imposée par l’UE et la pression de l’OCDE. Les partis y sont allés à reculons. Puis est venue l’inquiétude quant aux conséquences financières évasives de la réforme pour les cantons et les communes. Si la Confédération a cru pouvoir chiffrer ses pertes à 1,1 milliard de francs et mettre la même somme à disposition des cantons pour atténuer leurs pertes, personne n’a pu chiffrer avec plus ou moins de certitude les conséquences financières réelles pour les collectivités publiques: jusqu’à 3,4 milliards comme le prétend l’USS, guère plus de 2 milliards vite compensés par la croissance de l’activité économique comme les partisans l’assurent? Et il y a le souvenir cuisant de la réforme fiscale Merz, qui ne devait coûter pas plus de 80 millions, mais atteignit 7 milliards en 2011.

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A écouter la rue, ce qui domine, c’est l’amertume d’une classe moyenne qui s’estime piégée entre l’augmentation continue des primes maladie, la hausse des loyers et l’incertitude pour l’emploi. Cet électorat craint de faire les frais des allégements fiscaux consentis aux entreprises et s’inquiète des conséquences sur les hôpitaux et les institutions sociales. Un salarié avec un revenu imposable de 80 000 fr. a vu passer ses prélèvements (impôts, assurances) de 38 à plus de 40% de son salaire ces quinze dernières années.

Matière qui échappe au citoyen

Enfin, et c’est sans doute l’origine du malaise, le simple citoyen bloque devant une matière qui lui échappe complètement et que personne n’a pris la peine de vulgariser: réserves latentes, patent box, impôt sur le bénéfice corrigé des intérêts propres, etc. Et comme si tout cela n’était déjà pas assez complexe, voilà que cantons riches et cantons bénéficiaires de la solidarité confédérale se livrent un bras de fer au sujet de la péréquation financière. Ces flous que n’ont pas dissipés les partisans de RIE III profitent à la gauche.

Mais la droite se rassurera en se disant que depuis le refus de la baisse du taux de conversion des fonds de pension en 2010, et hormis le refus du Gripen en 2014, la gauche n’a plus gagné seule ni initiative ni référendum.

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