Les marines américains qui progressent dans Falloujah au péril de leur vie devraient être des héros aux yeux des Irakiens. Ne s'attaquent-ils pas à un repaire de terroristes sans pitié et d'islamistes si rigoristes qu'une bonne partie de la population civile, écrasée de peur, a préféré fuir? Avec quelques mois d'avance et dans un déluge de feu, George W. Bush et Iyad Allaoui, le premier ministre irakien, ne font après tout rien d'autre que d'apporter dans ce bastion sunnite les urnes qui, en janvier 2005, permettront aux citoyens d'élire leurs futurs représentants. Même les imams «salafistes» intransigeants pourront faire campagne, promettent les autorités de Bagdad. Oui, la logique voudrait que l'on applaudisse l'offensive sur Falloujah, ce «nid à rats» d'émules d'Al-Qaida, pour reprendre l'expression d'un général américain. Mais la guerre en Irak défie, depuis le début de l'occupation, la logique des galonnés de West Point et les théories des mentors néo-conservateurs de Washington.

Rien, en effet, ne garantit qu'une victoire, même écrasante, renforcera la légitimité de l'Etat irakien, si malmené que beaucoup doutent des élections annoncées et confirmées par la Maison-Blanche. L'assaut sur Falloujah intervient trop tard, au bout de trop d'erreurs, au prix de trop de sang versé. Dans ce bastion sunnite, l'Amérique de Bush a déjà politiquement perdu la bataille que ses boys et leurs alliés irakiens devraient remporter sur le terrain. Car que peut-elle offrir, cette Amérique des chars Bradley et des hélicoptères Apache, pour convaincre les insurgés de déposer les armes et de jouer le jeu du vote? La peur, le tribalisme, l'islamisme seront de toute manière au rendez-vous des élections. Les terroristes et les fanatiques, habiles à capter le sentiment national bafoué, s'y emploient main dans la main avec d'anciens baassistes et d'authentiques mafieux enrichis par le chaos. Falloujah «nettoyée» aura peut-être ses urnes. Mais elle demeurera jusqu'au scrutin une plaie: gangrenée par l'insécurité, la soif de vengeance et, surtout, le rejet viscéral de l'occupant.

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