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Voter pour ne pas perdre notre mémoire

CHRONIQUE. Il n’a échappé à personne qu’une initiative insidieuse est ce week-end soumise à la sagacité des citoyens helvétiques. Avons-nous envie de devenir comme Julianne Moore dans «Still Alice»?

Alice sur un banc, la mémoire en berne, le regard éteint. C’est le dernier plan de Still Alice, avec Julianne Moore dans le rôle-titre, et c’est émouvant, forcément. Au cinéma, le motif de la perte de mémoire permet mille approches, entre chronique vériste, mélodrame pompier et film d’action pétaradant – Jason Bourne, lui aussi, ne se souvient plus très bien. Tout ça pour dire que la mémoire, c’est important, ça nous constitue. Or la Suisse, ce week-end, pourrait la perdre.

Il n’aura échappé à personne qu’une votation cruciale autour d’une insidieuse initiative a lieu ce week-end. Inutile d’en redonner l’intitulé trompeur, car il s’agit en réalité de se prononcer pour ou contre le service public. Depuis des semaines, les médias comme les réseaux sociaux ne parlent que de ça, avec un fossé assez énorme entre les deux camps et des échanges parfois peu cordiaux. Mais au-delà de la défense de la cohésion sociale ou du respect du multilinguisme, c’est la question de la mémoire, notre mémoire, qui est en jeu.

Sport et émotion

Un opérateur téléphonique malin a récemment produit une publicité jouant la carte du sport et de l’émotion. On y revoit les exploits des grands noms du ski suisse. Les Jeux olympiques approchaient, c’était bien vu. L’opérateur ne cite pas explicitement ses sources, mais les images appartiennent à la SSR; ce service public qui, depuis sa création, est devenu un supercerveau stockant des images afin que l’on se souvienne. Restons dans le ski: le brillant documentaire Russi-Collombin, un duel au sommet vient de connaître de jolis succès d’audience tant à l’enseigne de Temps présent qu’en Suisse alémanique et au Tessin. Son montage alerte joue magnifiquement, lui aussi, avec des images d’archives. La multitude de reportages de la SSR consacrés au roi Federer pourront sûrement, un jour, nourrir un documentaire épique.

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Le cinéma suisse doit également beaucoup au service public. La fameuse génération des Tanner-Goretta-Tanner, réunie au sein du Groupe 5, a pu démarrer grâce à la télévision. La même RTS qui, aujourd’hui, produit quatre fictions réalisées par les mousquetaires de Bande à Part (Meier-Baier-Bron-Mermoud) et revisitant des faits divers romands récents. Je pourrais multiplier les exemples, partir par exemple du côté des combats écologiques qui ont agité la Suisse depuis les années 1970. Tout ça pour dire que, dans le fond, plus que le démantèlement du service public, ce qui me terrorise vraiment, c’est de perdre la mémoire, notre mémoire collective. Lundi matin, je n’ai pas envie de me réveiller dans la peau d’Alice au pays d’Alzheimer.


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