Vouloir démanteler la SSR, c’est se tromper de cible

La SSR est l’objet d’une mise en cause qui vise, non pas la qualité de ses programmes ou la justification de telle ou telle émission, mais son existence en tant que média de service public au service de l’ensemble de la communauté helvétique. Après les critiques d’Avenir suisse et de Schweizer Medien, après le lancement par l’USAM d’un référendum contre la généralisation de la redevance, Pietro Supino, président du conseil d’administration du groupe Tamedia, et Pascal Décaillet, producteur indépendant, proposent dans ces colonnes ce qui s’apparente ni plus ni moins qu’à la disparition à terme de la radio et de la télévision de service public (LT des 31 mars et 1er avril 2015).

Il est légitime de soumettre la SSR à la critique et de continuellement vérifier si elle assure l’offre de qualité que lui impose son mandat constitutionnel. Il est sain d’exiger d’elle une gestion rigoureuse de ses moyens. Il est normal de débattre de la notion de service public.

Mais la mise en cause dont elle est l’objet va bien au-delà. La réduire à ce que Pietro Supino appelle une fonction de compensation, c’est renoncer à ses missions et la condamner à disparaître. Croire qu’il suffirait de financer des émissions et non plus la SSR pour assurer le service au public, comme le propose Pascal Décaillet, relève de l’utopie. C’est proposer une véritable usine à gaz et faire fi de la réalité helvétique.

Ouverte à tous les vents radio-télévisuels venus d’ailleurs, soumise de ce fait à une concurrence exceptionnellement forte, la SSR fournit des programmes de qualité à des citoyens de langues et de cultures différentes. Dans ce pays hétérogène qu’est la Suisse, elle renforce la cohésion nationale, permet le débat public et favorise la libre formation de l’opinion. Elle apporte ce que l’historien anglais Tony Judt appelle «les éléments de connaissance et de narration sans lesquels l’existence d’un tout civique est impossible». Ce sont là des prestations indispensables dans cette période d’incertitude et de doute que nous traversons.

Pascal Couchepin disait l’autre jour sur les ondes de La Première que les citoyens suisses sont tous membres d’une élite, à laquelle notre démocratie directe confère des responsabilités particulières. Ils ont besoin d’une plateforme commune d’information et de débat qui parle à leur cœur en même temps qu’à leur raison, et qui fasse partie de leur vie quotidienne.

A côté des radio-télévisions locales et de la presse écrite, il est nécessaire d’avoir une SSR d’autant plus forte que ses responsables font face à la fragmentation du public et à la consommation des sons et des images sur des supports qui se démultiplient à l’infini.

Prétendre que la diffusion de «shows insipides ou de séries achetées ne justifie pas le qualificatif de service public», c’est faire à la SSR un mauvais procès. C’est ignorer que ces programmes fidélisent le public devant les écrans helvétiques. C’est faire l’impasse sur l’importante production nationale réalisée grâce à la SSR. C’est surtout oublier que chaque jour la télévision romande propose en début de soirée, aux heures de forte écoute, des émissions comme Mise au point, TTC, A Bon Entendeur et Temps Présent, pour ne citer qu’elles. Autant d’émissions dans lesquelles les téléspectateurs se reconnaissent et qui assurent cette indispensable fonction d’intégration qui est la marque du service public.

Cette fonction, la SSR l’assume remarquablement. Nous qui avons quitté son service il y a de nombreuses années recueillons chaque jour les témoignages de gratitude d’inconnus croisés sur le quai d’une gare, dans un tram, dans une file d’attente. Nous n’en tirons aucun orgueil, mais la confirmation que nous avons eu la chance d’être associés à une tâche utile et appréciée.

Quand Martin Dumermuth, l’ancien patron de l’Ofcom, affirme que la SSR juge elle-même si ses programmes remplissent la mission que la loi lui confie, il adopte un point de vue étroitement juridique, qui confirme simplement l’indépendance rédactionnelle de l’institution. En réalité, le public participe largement à ce jugement, non seulement en acceptant de payer la redevance, ce que la prochaine votation confirmera certainement, mais en participant aux sociétés de radio-télévision cantonales qui donnent à la société civile un droit de regard sur les programmes de la SSR.

Les médias en général, la presse écrite en particulier, sont confrontés en Suisse comme à l’étranger à de sérieux défis et à de réelles difficultés. Pas question de nier les inquiétudes des éditeurs quant à l’avenir de la presse. La crise économique, le repli du marché publicitaire et les bouleversements technologiques leur imposent de nouveaux défis. Mais s’attaquer au service public de la SSR, c’est se tromper de cible. Proposer qu’il renonce à ses ressources publicitaires ou limite ses prestations, c’est l’affaiblir face aux grands groupes européens, aux géants que sont Google, Apple et YouTube. C’est le condamner à disparaître.

Défendre la SSR et le service public, c’est défendre le droit des Suisses à une plateforme citoyenne commune, seule garante d’un véritable débat démocratique dans notre pays. C’est préserver les publics minoritaires que sont les Romands et les Tessinois, qui seraient les premières victimes d’un démantèlement de la SSR.

Claude Torracinta est journaliste, créateur et ancien animateur de l’émission «Temps Présent».Guillaume Chenevière est ancien directeur de la Télévision suisse romande

Défendre la SSR, c’est défendre le droit des Suisses à une plateforme citoyenne commune, seule garante d’un véritable débat démocratique

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.