Voulons-nous une guerre stérile entre les Hautes écoles helvétiques? Ou bien préférons-nous offrir un paysage universitaire suisse, certes remodelé, mais uni à l'intérieur et compétitif sur le plan international? Comme l'affirme le recteur de notre Université de Lausanne, Jean-Marc Rapp, «c'est la Suisse comme telle qui doit représenter une place de formation de niveau international […] il y a de quoi faire de la Suisse un pays phare en matière de formation».

Nos universités ne sont ni assez performantes ni assez bien organisées, présuppose une étude propagée à travers le pays par Avenir Suisse, qui engage les Hautes écoles à «évoluer pour survivre». Par on ne sait quel raccourci idéologique, il faut donc les pousser à se livrer à une compétition féroce pour les étudiants et les ressources financières. Le système proposé veut appliquer de manière simpliste et hypocrite les lois de la concurrence commerciale au domaine de l'éducation. Il postule que les étudiants vont choisir entre des produits interchangeables (les enseignements…), en fonction de la seule réputation d'un site. Or, en dépit d'un accroissement de la mobilité, d'évidentes raisons pratiques, financières et culturelles continueront à drainer une bonne partie des étudiants vers leur université locale.

Avenir Suisse veut distribuer les ressources financières «en fonction des prestations en matière d'enseignement et de recherche», prestations d'ailleurs prédéfinies selon les catégories où seraient placées nos institutions ancrées dans un «système trivalent». La première catégorie aurait «une stature globale» et serait vouée à «la recherche de pointe au plus haut niveau international». Le deuxième niveau accorderait aux institutions concernées le droit de jouer dans la cour européenne et de poursuivre une recherche «axée sur la pratique». La troisième et dernière catégorie aurait un caractère national avec des études sanctionnées par un bachelor, «de rares masters spécifiques» et une «recherche modeste».

Le système préconisé par Avenir Suisse semble vouloir aboutir à l'existence de deux (éventuellement trois) écoles concentrant la plus grande partie des moyens publics disponibles pour offrir une formation excellente à une minorité d'étudiants triés sur le volet. Beaucoup de candidats se pressant à leurs portes, elles auraient le loisir d'appliquer aussi bien les taxes d'inscription élevées que des conditions d'admission très sélectives. La grande masse des étudiants serait en revanche casée dans les institutions de moindre importance, où la formation serait limitée à des études partielles, bachelor essentiellement. Les limitations imposées d'emblée et la portion congrue du financement qu'elles auraient à se partager mineraient rapidement la motivation nécessaire pour le maintien de la recherche dans ces institutions. Cela aboutirait inévitablement à la perte de la capacité à attirer un financement tant public que privé. Le type de formation dispensé par ces institutions cesserait bientôt d'être de niveau universitaire en l'absence de contact étroit avec une recherche de pointe. Ainsi, tout en prônant un esprit compétitif, le rapport propose un système qui empêcherait tout bénéfice de l'émulation compétitive: les institutions classées dans les catégories inférieures n'auraient plus les moyens ni humains ni financiers pour progresser.

«La prospérité d'un pays est, on le sait, étroitement liée au niveau d'éducation de sa population» affirme le rapport, mais tout en reconnaissant l'importance primordiale de la formation dans la future «société du savoir» et en constatant la faible proportion des jeunes Suisses qui suivent une formation supérieure, le rapport n'hésite pas à prôner la suppression du libre accès des porteurs de maturité aux études universitaires. Des propositions qui entraîneraient fatalement une diminution du nombre de jeunes au bénéfice d'une formation supérieure, allant ainsi totalement à l'encontre du rapprochement avec les valeurs européennes. Il est certain, aussi, que nombre de «cerveaux» seraient écartés d'emblée sur des critères économiques engendrés par la forte élévation des taxes.

Le principe d'une éducation supérieure à trois vitesses n'est peut-être pas si nouveau que cela, en tout cas du point de vue du financement par les pouvoirs publics. Comme nous pouvons le constater à travers les statistiques présentées dans ce rapport, il existe très nettement un premier niveau de financement, essentiellement d'origine fédérale et non soumis à la compétition, pour les deux EPF. A un deuxième niveau, les universités cantonales bénéficient d'un financement public (exprimé par étudiant) en moyenne d'un peu moins de la moitié de celui accordé aux EPF et ce financement doit être acquis en bonne partie sur une base compétitive. Les HES représentent un troisième niveau. Les réponses proposées par Avenir Suisse aux problèmes de la formation supérieure en Suisse visent consciemment ou non à accentuer ces différences, dans un but qui semble obscur.

Ce rapport nous rappelle l'importance des enjeux liés à la formation universitaire. Mais si elle veut rester au moins au niveau des autres pays européens, la Suisse doit offrir à tous les jeunes qui en sont capables la possibilité d'une formation universitaire de qualité. Cette formation représente davantage que la simple acquisition d'une somme de connaissances. Il faut que les personnes qui occuperont des postes à responsabilité soient capables d'une vision globale pour prendre des décisions informées et réfléchies et, pour cette raison, cette formation sera mieux dispensée dans des institutions universitaires réunissant un large éventail de compétences.

Il est clair à nos yeux que toutes les universités suisses ne peuvent pas maintenir des équipes de recherche de niveau international dans tous les domaines. Néanmoins, il est très important que chaque université puisse offrir des enseignements de qualité basés sur une recherche de pointe dans un certain nombre de domaines équilibrés entre les sciences expérimentales et les sciences humaines. Quant à la visibilité internationale des équipes de recherche en Suisse, elle sera assurée si dans toutes les institutions universitaires les nominations des enseignants et l'attribution des fonds de recherche sont décidées sur une base ouverte et compétitive, sans exclusion basée a priori sur un système de classes d'établissement.

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