Opinion

Voyages, cadeaux: les journalistes moins épinglés que les politiciens

OPINION. Par rapport à la classe politique, la classe médiatique semble relativement épargnée quand elle commet des écarts, estime le journaliste Jacques Vallotton. Et cela risque de perdurer

La presse a épinglé récemment des personnalités politiques soupçonnées d’avoir bénéficié d’avantages sous forme de voyages ou de cadeaux. Que des enquêtes se justifient pour la défense de la démocratie, c’est normal bien qu’il ne soit pas indécent de relever que ce type d’investigations dans une démocratie réputée pour ne pas être un modèle de corruption a aussi des visées commerciales. Le public n’est-il pas friand de scandales qui touchent des personnalités à la réputation sans tache? Passons!

Venons-en à ce qui est moins aisé à dévoiler puisque cela touche directement les journalistes, eux aussi garants de la bonne marche d’une démocratie. Sont-ils irréprochables? Oui, pour la très grande majorité d’entre eux dont la vocation est synonyme de rigueur éthique. Cependant, comme dans tout métier, on compte aussi quelques moutons noirs et zones grises. Or, on en parle peu. Car les journalistes, comme les médecins, sont peu enclins à relever leurs couacs professionnels. Bien sûr, il existe un Conseil suisse de la presse qui recueille des plaintes. L’an passé, on en a compté 127 et seuls 22% des cas ont violé les devoirs de diligence journalistique. Ces rappels à l’ordre ont été, ma foi, fort peu relatés dans les médias. Par rapport au milieu politique, on peut se demander si les journalistes ne devraient pas parfois regarder la poutre qui chatouille leur œil.

Influencer les journalistes

Voici un cas parmi d’autres: jeune journaliste, je suis allé en Belgique essayer les nouvelles voitures d’une grande marque. Quelle ne fut pas ma surprise de constater que se trouvait dans ma chambre une valise vide! Des confrères au parfum m’expliquèrent que c’était pour y mettre les cadeaux que j’allais recevoir. Surprise qui se prolongea quand je lus dans un grand quotidien l’éloge des voitures testées avec, comme seules mini-critiques, l’emplacement du cendrier et la couleur des sièges.

Autre exemple: Mobutu, le dictateur du Zaïre, qui aimait séjourner en Suisse, subissait alors de vives critiques. Pour redorer son image, il invita une vingtaine de journalistes à visiter son pays. Pendant une dizaine de jours, ce fut un voyage somptueux aux quatre coins du Zaïre. Avion à disposition, safari, cadeaux en tout genre jusqu’au plus incongru: déguster une bouteille de Dézaley bien fraîche au milieu de la jungle.

Dans le couple que forment, de fait, le politicien et le journaliste, ce dernier garde le rôle le moins exposé

Dans ce contexte, les journalistes ont eu de la peine à garder un semblant d’indépendance. Certes, plusieurs réussirent à rencontrer en catimini l’évêque qui osait critiquer le dictateur. Maigre alibi éthique qui a eu de la peine à contrebalancer l’avalanche de propagande, difficile à effacer, non à la lettre mais dans l’esprit, et cela malgré la volonté de rigueur des participants.

A l’occasion de l’inauguration d’une nouvelle liaison aérienne pour le Venezuela, une équipe de la RTS a embarqué sur invitation. Un sujet sur la nouvelle liaison a passé au TJ. Mais ce voyage a permis aussi à l’équipe de réaliser par la bande un sujet sur les conflits politiques dans le pays. Là, la RTS a en quelque sorte parasité une inauguration en profitant d’un voyage tous frais payés. On peut s’interroger si la RTS l’aurait accepté au cas où elle n’aurait pu lui appondre un sujet politique.

Amitiés intéressées

Autre thème: les cadeaux qui entretiennent une amitié intéressée. Que peuvent accepter les journalistes? Un verre, un repas…? Des directives de la Déclaration des devoirs et droits du/de la journaliste précisent que «la recherche de l’information et sa publication ne doivent en aucun cas être influencées par l‘acceptation d‘invitations ou de cadeaux». Beau sujet d’interprétation dans un métier basé sur les contacts.

Parfois, surgissent des cas litigieux qui suscitent la polémique jusqu’au sein de la profession, par exemple, quand le responsable d’une publication bénéficie d’un rabais de 800 francs pour une montre. Quoique le Conseil suisse de la presse lui ait tapé sur les doigts, cela n’a point nuit à sa carrière.

Par rapport à la classe politique, la classe médiatique semble donc relativement épargnée quand elle commet des écarts. Et cela risque de perdurer, car elle peut avancer qu’elle s’autorégule grâce au Conseil suisse de la presse, avec les limites que suppose un arbitrage pro domo. Et puis les journalistes ne tiennent pas tellement, c’est humain, à s’autoflageller dans les médias.

Dans le couple que forment de fait le politicien et le journaliste, ce dernier garde, à l’évidence, le rôle le moins exposé, pour ne pas dire le plus enviable.

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