Revue de presse

Le vrai Brexit pour fin 2020: on recule pour mieux sauter

La première ministre britannique, Theresa May, a obtenu un «sursis» d’une vingtaine de mois de la part de ses partenaires européens. Ce qui n’empêche pas les médias d’outre-Manche d’énumérer les problèmes qui se profilent à l’horizon

Alors que les ministres des Affaires européennes de l’UE se réunissent ce mardi pour discuter des lignes directrices de la future relation avec le Royaume-Uni, Bruxelles et Londres ont franchi un cap qualifié de «décisif» lundi en se mettant d’accord sur une «large partie» du traité de sortie du Royaume-Uni de l’UE. L’avancée la plus spectaculaire tenant en particulier à cette «courte» période de transition post-Brexit, qui s’achèvera le 31 décembre 2020, soit une vingtaine de mois après la date officielle de sortie, le 29 mars 2019.

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Le terme de «décisif» n’a pas été choisi au hasard par les deux négociateurs en chef – le secrétaire d’Etat au Brexit David Davis pour le Royaume-Uni et Michel Barnier pour l’Union européenne – puisque, il y a à peine quelques mois encore, les deux hommes semblaient empêtrés dans «des négociations atroces», écrit le Daily Telegraph, et que «chacun d’entre eux donnait un reflet différent des faits», le Britannique parlant de progrès «concrets» ou «considérables» juste après que le Français avait fait valoir qu’il n’y avait effectivement eu «aucun progrès réel» et aucun résultat «décisif».

Le couple s’est donc raccommodé, «la paire était de retour». Mais le quotidien conservateur insiste sur le fait que durant la période de transition, «la Grande-Bretagne perdra son droit de vote et se devra d’appliquer toutes les lois nouvelles ou existantes à l’échelle de l’UE». Il y a là comme un paradoxe quand même, qui reste en travers de la gorge des «hard Brexiters».

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Le Guardian inscrit la problématique dans une vision plus large en voyant une «bonne nouvelle» dans le fait que «les accords de transition maintiennent le Royaume-Uni aligné avec l’UE sur les questions économiques et commerciales communes» plus longtemps que prévu. Mais aussi une «mauvaise nouvelle» si l’on considère que Londres recule pour mieux sauter, en quelque sorte. Surtout «face à la Russie»: tout le monde gagnerait à mettre sur pied «une approche stratégique cohérente» envers Moscou. Lisez: «L’objectif à long terme est de renforcer et de récompenser un ordre international fondé sur des règles et de pénaliser toute perturbation agressive comme celle de M. Poutine» dans l’affaire Skripal.

Menaces sur «l’ordre libéral»

«Cela est d’autant plus important à la suite de la réélection» de ce dernier, poursuit le quotidien britannique, car «traiter avec la Russie restera difficile pour les années à venir. Les alliances stratégiques entre les nations européennes sont vitales si le long processus de défense de la démocratie libérale contre les menaces extérieures veut être couronné de succès. Dans ce combat, l’unité européenne est essentielle pour empêcher les pays européens de devenir des terrains de jeu» pour la Russie. Dans ce sens, l’Europe devrait, à l’avenir, voir qu’elle a «un allié fiable» à Londres. Car «le Brexit n’offusque pas seulement les alliés et les voisins, […] il affaiblit aussi activement l’ordre libéral». Voilà «pourquoi le Brexit représente une menace non seulement pour la Grande-Bretagne elle-même, mais aussi pour les intérêts de sécurité essentiels et partagés de l’Europe».

Les «Malouines» de Theresa May

Alors, «Theresa May vit-elle son moment «guerre des Malouines», comme se le demandait ce week-end le Sunday Times, relayé par Courrier international? «A l’instar de Margaret Thatcher, critiquée sur la scène nationale jusqu’au conflit armé avec l’Argentine en 1982, la première ministre britannique reprend des couleurs grâce à sa politique étrangère. Si, sur le Brexit, elle a fait preuve d’une indécision qui lui est imposée par les profondes divisions au sein tant du Parti conservateur que de son gouvernement, en ce qui concerne la Russie, elle s’est montrée claire et ferme.» C’est ainsi «un moment clé de son mandat».

Reste toutefois un écueil de taille à éviter: celui de l’Irlande du Nord et de sa frontière éventuellement rétablie avec le Sud, casse-tête qui risque encore de tout faire capoter, comme le relève entre autres l’Independent. On va au-devant d'«un immense clash» avec Belfast, renchérit le Daily MirrorSi Londres et Bruxelles ont réaffirmé leur attachement au statu quo, aucune solution concrète n’a été trouvée. Les deux négociateurs se sont engagés à établir un «filet de sécurité» qu’ils ne définissent pas, alors que l’UE avait proposé il y a quelques semaines le maintien de l’Irlande du Nord dans l’union douanière, ce qui avait évidemment fait sortir Theresa May de ses gonds.

Mais en attendant, ouf! Le Times de Londres respire un peu mieux, constatant que «les entreprises saluent cet accord de transition révolutionnaire». Celui-ci «accordera tous les droits aux citoyens européens arrivant en Grande-Bretagne pendant la transition […] après que Theresa May eut fait des concessions sur les droits des citoyens de l’UE» arrivant au Royaume-Uni.

«La Grande-Bretagne a perdu la raison»

La libre circulation, ce n’était pas gagné d’avance, même si les partisans du Brexit ont parlé lundi d'«un pas en arrière» qu’ils étaient néanmoins en mesure d’accepter. «Le gouvernement a cédé», juge pour sa part l’hebdomadaire New Statesman, car les Brexiters «ont dit oui à un accord sur la transition qu’ils ont longtemps considéré comme inacceptable». Consolation, les équipes de David Davis «ont en revanche fait reculer l’UE sur un point: le Royaume-Uni sera autorisé à négocier et à signer des accords commerciaux avec des pays tiers […] mais ceux-ci ne pourront entrer en vigueur qu’une fois la période de transition terminée».

Ces analyses claires mais mesurées n’empêchent pas le Daily Mail de détonner une fois de plus. Le tabloïd parle, lui, du jour où «la Grande-Bretagne a perdu la raison» en relayant les propos d’un député conservateur arguant que le pays devait maintenant choisir entre «les choses sérieuses et les blagues».

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