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«Le vrai danger serait que la Chine cherche trop vite la bagarre»

François Heisbourg, président du Centre de politique de sécurité de Genève, analyse, dans un entretien, les conséquences stratégiques de la crise

Le Temps: Vous publiez un livre* qui classe l’Europe parmi les «éclopés» du nouvel ordre mondial né de la crise. Ce déclassement explique-t-il l’humeur dépressive qui s’est emparée du continent?

François Heisbourg: Cette dépression morale est la conséquence de trois choses: les Etats se trouvent devant un Himalaya de dettes, il y a une absence de gouvernance économique de la zone euro et l’Europe a géré comme l’as de pique la mise en service du Traité de Lisbonne. Sa première application a projeté une image d’incohérence complète entre la présidence espagnole de l’Union, le haut représentant chargé de la Politique étrangère, le président de l’UE et la Commission de Bruxelles. On avait une Europe bicéphale, elle est devenue quadricéphale. A côté, la Cacanie de François-Joseph fait presque figure de modèle de bonne gouvernance. Si vous cumulez ces trois problèmes, cela donne une masse critique de démoralisation.

La bonne nouvelle, c’est que tout ceci débouche sur une vraie crise de gouvernance. Il va falloir choisir entre l’approfondissement, c’est-à-dire le sauvetage de la Grèce, du Portugal et de l’Espagne, avec un moyen de partager le fardeau à l’échelle de la zone euro, et l’éclatement. Car la vraie alternative, ce ne serait pas la sortie de la Grèce de l’euro, mais la sortie de l’Allemagne, parce que c’est le seul Etat qui peut se le permettre, avec peut-être les Pays-Bas. Ce serait un vrai cataclysme, et pour cette raison je n’y crois pas.

Si l’on s’oriente vers le premier scénario, l’approfondissement, cela risque de creuser le fossé entre les pays qui sont dans l’euro et ceux qui n’y sont pas, notamment la Grande-Bretagne, avec son futur gouvernement très eurosceptique.

– Vous soulignez, dans votre livre, l’attitude plus vindicative de la Chine, par exemple après la rencontre entre Nicolas Sarkozy et le dalaï-lama, ou lorsque la Suisse a voulu accueillir les deux Ouïgours de Guantanamo. Cette agressivité n’est-elle pas contreproductive?

– Vendredi dernier, à la Wehr­kunde de Munich, le sommet annuel sur la sécurité, j’ai demandé au ministre des Affaires étrangères chinois, Yang Jiechi, si les récentes tensions avec les Etats-Unis à propos de Taïwan signifiaient que la Chine se sentait plus forte. Ça a été un cri du cœur: il a dit «oui, nous nous sentons plus forts!» C’est une affirmation nue, sans fioriture, qui veut dire: «Nous sommes conscients de notre force et nous en usons.» Est-ce dangereux? Oui, si la Chine cherche la bagarre trop vite. On peut constater que la Chine et l’administration Obama ont ouvert un front de contentieux très large: ventes d’armes américaines à Taïwan, Tibet, Google, taux de change… Or la Chine n’est probablement pas prête à tenir le coup face à la réaction américaine, qui pourrait être une flambée de protectionnisme dont elle n’a vraiment pas besoin.

– La conséquence majeure de la crise peut-elle être la réduction des dépenses militaires aux Etats-Unis et la perte de leur prépondérance stratégique?

– La crise modifie la façon dont on raconte le monde, qui est une composante essentielle du paysage stratégique. Le premier récit, que la crise a accéléré, c’est la désoccidentalisation du monde: ce n’est plus l’Occident, mais l’Asie qui tire la mondialisation. Le second récit, c’est la Chine comme rivale des Etats-Unis. En 2010, les dépenses militaires chinoises se placeront pour la première fois au 2e rang mondial, loin derrière les Etats-Unis mais devant la Russie, la France, la Grande-Bretagne ou le Japon. Et le troisième récit, potentiellement le plus lourd de conséquences, c’est l’émergence d’un modèle alternatif chinois, dans les domaines économique, politique, sociétal et stratégique. Ce serait un récit de substitution au modèle libéral, comme en offraient les Etats fascistes ou le communisme dans les années 1930. Pour l’instant, Pékin ne joue pas ce jeu-là. Mais l’appétit vient en mangeant, et l’histoire montre que les ambitions impériales ne sont pas la condition, mais la conséquence de la puissance.

* François Heisbourg, Vainqueurs et vaincus, lendemains de crise, Paris, Stock, 2010.

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