Nouvelles frontières

Un rebelle nommé dalaï-lama

Cette semaine, on a assisté à une nouvelle joute verbale surréaliste entre le dalaï-lama, chef spirituel des Tibétains, et Mme Hua Chunying, porte-parole de la diplomatie chinoise. D’un côté, un chef bouddhiste en exil depuis 1959, de l’autre, la voix du régime «communiste» qui le considère comme un dangereux «séparatiste». Le choc de deux mondes. Mais les tenants de la tradition et du changement ne sont pas ceux que l’on croit. Reprenons.

Dimanche dernier, le journal allemand Welt am Sonntag publie un entretien avec le quatorzième dalaï-lama. Tenzin Gyatso (de son vrai nom) annonce tout de go qu’après avoir renoncé en 2011 au pouvoir politique que lui conférait son statut – créée par le 5e dalaï-lama au XVIIe siècle – il entend désormais être tout simplement le dernier dalaï-lama, donc mettre un terme à sa fonction spirituelle. Il ne se réincarnera plus. «L’institution du dalaï-lama existe depuis près de cinq siècles, explique-t-il. Cette tradition peut maintenant s’arrêter avec le quatorzième dalaï-lama, qui est très aimé. Si un quinzième dalaï-lama venait et faisait honte à la fonction, l’institution serait ridiculisée.»

A vrai dire, ce n’est pas la première fois que Tenzin Gyatso évoque sa fin ou plutôt celle d’une tradition. Il avait ouvert une première brèche en affirmant qu’à l’avenir il pourrait choisir lui-même sa propre réincarnation (il y a un an et demi, lors d’une rencontre à Dharamsala, il nous avait expliqué que la décision serait prise lors de son 90e anniversaire, il a aujourd’hui 79 ans).

Il avait en d’autres circonstances évoqué la possibilité d’une fin de cycle au terme de son règne actuel. Mais c’est la première fois qu’il parle aussi clairement. Certains tibétologues mettent en garde contre les fausses interprétations: le dalaï-lama n’aurait fait que confirmer sa renonciation à sa casquette politique. Renseignement pris auprès des représentants du dalaï-lama à Genève, on doit bien comprendre qu’il annonce la fin de l’institution du dalaï-lama, pouvoir spirituel compris. Il y a un vrai changement!

A Pékin, on ne l’entend pas ainsi. Mme Hua Chunying, citée par l’AFP, expliquait mercredi, lors d’un point de presse hebdomadaire, que «le titre de dalaï-lama est conféré par le gouvernement central, selon une histoire séculaire». Tenzin Gyatso chercherait ainsi «à pervertir l’histoire», ayant par ailleurs des «desseins cachés». «La Chine suit une politique de liberté de croyance et de culte, dans laquelle s’inscrit le respect et la protection de la transmission du bouddhisme», a-t-elle ajouté.

A la fin de l’Empire chinois, sous la dynastie mandchoue des Qing, l’empereur s’est en effet arrogé le droit, en dernier ressort, grâce à l’urne d’or, de désigner la réincarnation du dalaï-lama si la quête des moines d’un jeune garçon ne devait pas permettre de trancher cette question. Mais l’Empire, et donc la fonction d’empereur et ses attributs, a disparu en 1911, il y a 103 ans. Pékin est par contre dans le vrai lorsqu’il parle de «desseins cachés».

Vieillissant, le dalaï-lama comprend que le rapport de force est de plus en plus défavorable aux Tibétains. Voilà 20 ans qu’il prêche une véritable autonomie et non plus l’indépendance. Mais Pékin refuse de négocier tant qu’il ne se ralliera pas à son point de vue: à savoir que le Tibet est chinois depuis des siècles. Le temps joue en sa faveur: à la mort de Tenzin Gyatso, le pouvoir chinois imposera une 15e réincarnation, comme il l’a fait pour le panchen-lama (le numéro deux du bouddhisme lamaïque). C’est donc bien pour couper court à cette stratégie et faire pression pour une reprise des négociations que le dalaï-lama engage une seconde révolution qui mettra définitivement un terme à l’une des dernières théocraties.

Au-delà de cette partie d’échecs politique reste ce fait: la plus haute autorité bouddhique – qui incarnait autrefois un pouvoir despotique – s’est complètement convertie aux valeurs universelles et à la démocratie. Dans le même temps, le pouvoir «communiste» – qui se réfère parfois encore à ses racines révolutionnaires – se fait de plus en plus le chantre des traditions, n’hésitant plus à revêtir les habits de l’empereur.

A la mort de Tenzin Gyatso, le pouvoir chinois imposera une 15e réincarnation, comme sous l’Empire