Recep Erdogan ne manque pas de sang-froid. Tandis que la police turque arrêtait des dizaines de hauts gradés soupçonnés d’avoir planifié un vaste complot contre l’Etat en 2003, tandis que le général Ilker Basbug, chef des forces armées, annulait précipitamment son voyage en Egypte, le premier ministre continuait tranquillement le sien en Espagne: «Le pouvoir judiciaire fait son travail», lâchait-il sobrement. «La Turquie est sur la voie de la normalisation», a-t-il ajouté mardi.

Calme dans la rue, la bourse d’Istanbul qui se reprend après avoir baissé de 9% sur une semaine… Une telle placidité aurait été impensable il y a quelques années. Après tout, les militaires turcs avaient pris le pouvoir en 1960, 1971 et 1980, et obtenu la destitution d’un premier gouvernement islamiste en 1997.

Rien de tel en 2010. «L’époque où l’armée organisait des coups d’Etat est révolue», assure le général Basbug. La mise au pas sans précédent des militaires est l’œuvre d’une Turquie «majeure et vaccinée», se réjouit un professeur d’université d’Istanbul qui regrette le «silence scandaleux» de l’Union européenne face à cette «avancée démocratique».

Plus que scandaleux, le silence de l’UE est perplexe. Il est trop tôt pour trier le vrai du faux dans le déluge de révélations sur le complot de 2003, ainsi que le relève un ex-ambassadeur à Foreign Policy: «Si les militaires turcs préparaient un coup d’Etat, ils ne l’auraient pas décrit dans un mémo de 5000 pages» tel que celui qui a été jeté en pâture aux médias.

Surtout, la purge de ces dernières semaines s’inscrit dans le contexte plus large de l’opération Ergenekon. Lancée en juin 2007, cette enquête vise ce qu’on appelle en Turquie «l’Etat profond», un magma où se mêlent milieux paramilitaires, ultranationalistes et mafieux. Elle a déjà abouti à plus de 150 inculpations. Mais au fur et à mesure que se multipliaient les coups de filet, ils touchaient des milieux de plus en plus improbables, qui ont un seul point commun: le fait d’être plutôt laïcs et opposants au Parti de la justice et du développement (AKP) du premier ministre Erdogan.

Gareth Jenkins, du Central Asia-Caucasus Institute, a passé Ergenekon au crible: ses procédures «truffées de contradictions, de rumeurs, de désinformation et de contre-vérités» ne portent pas la marque d’une société progressant vers une démocratie pluraliste, mais plutôt «vers un régime mono-parti autoritaire», écrit-il.

Michael Rubin, du Mideast Monitor, qualifie lui aussi Ergenekon de «construction factice» et fait le compte des institutions où l’AKP a solidement pris pied sous prétexte d’y mettre de l’ordre: la police, les autorités financières, les médias. S’y ajoute le vaste réseau de Fethullah Gülen – un prédicateur mystique devenu milliardaire aux Etats-Unis, où il disait comment faire de «l’entrisme» dans l’appareil d’Etat – qui accueille aujourd’hui 2 millions d’élèves dans ses nombreuses écoles. Seules les hautes autorités judiciaires échappent, pour l’instant, au contrôle de l’AKP.

En mai 2009, Soner Cagapatay, auteur de Islam Secularism and Nationalism in Modern Turkey, décrivait comment une douzaine de femmes bénévoles scolarisant des filles de milieux défavorisés ont été arrêtées sans motifs au petit matin. Le ministre de la Justice ­estime que 70 000 citoyens sont sous écoute téléphonique.

A ces critiques, les dirigeants de l’AKP ont beau jeu de répondre qu’ils étaient eux-mêmes victimes de ces pratiques quand les «kémalistes» – les héritiers spirituels d’Atatürk et de son Etat rigidement laïc – tenaient le haut du pavé. Le premier ministre Erdogan jurait pas plus tard que mardi qu’il ne faut voir «aucun acte de revanche politique» dans les mesures d’épuration actuelles.

De fait, il serait simpliste d’opposer un «complot islamiste» à un «complot militaire». D’abord, si les Turcs souhaitent islamiser partiellement leur société, c’est leur affaire. Ensuite, la grande majorité d’entre eux se préoccupent plus du chômage remonté à 14% et de l’inflation à 10% que des théories du complot dont on leur a tant rebattu les oreilles. Les luttes de pouvoir actuelles découlent aussi d’un glissement sociologique: la croissance économique des vingt dernières années a vu émerger une élite anatolienne qui se substitue peu à peu à la traditionnelle élite stambouliote.

Recep Erdogan lui-même n’a rien d’un extrémiste: c’est un pragmatique qui use de différents leviers – notamment de la perspective d’une adhésion à l’UE – pour juguler l’armée. Il a ouvert le jeu sur la question kurde, l’Arménie, Chypre. Mais c’est aussi un clientéliste profitant du pouvoir pour enrichir sa famille, et «un tyran» selon les mots d’un député AKP.

Aux élections de 2007, son parti avait consolidé sa place au parlement. Depuis, l’économie et les réformes ont ralenti, et le soutien au parti a fondu de 47% à 39%. Le vrai test de la maturité démocratique turque n’est pas la purge militaire de ces dernières semaines, mais les prochaines élections de 2011.

Journaliste, rubrique internationale.

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