Dieu, qu’il se passe de choses sur la Toile en Iran! Il y a eu cette vidéo enregistrée par une bande d’amis rejouant le Happy de Pharel William dans des cours et sur des terrasses de Téhéran, les filles sans foulard, le sourire aux lèvres pour tous (le petit groupe a été arrêté, molesté en prison, contraint de faire des excuses à la télévision puis libéré, au grand soulagement du chanteur américain). Il y a eu ensuite plusieurs autres vidéos d’hommage aux Happy Iranians. Il y a cette page Facebook My stealthy freedom (ma furtive liberté) où des femmes posent sans foulard dans la rue, dans des magasins, à Naqsh-e Rostam (la conceptrice de la page, une Iranienne exilée à Londres, a été victime d’un faux reportage télévisé montrant son viol devant son fils). Il y a eu aussi ce procès d’utilisateurs de Facebook accusés d’irrespect face au régime, et dont certains ont été condamnés à 20 ans de prison. ll y a eu cette rumeur que Mark Zuckerberg lui-même avait été cité à comparaître par un tribunal du sud de l’Iran pour violation de la vie privée, avant que les autorités soient obligées de démentir

En Iran, les réseaux sociaux ont beau être théoriquement interdits, ils sont partout – le président Rouhani et les médias officiels ayant même des comptes sur Twitter ou sur Facebook. Internet, espace de liberté, de vie privée reconquise? De fait, la Toile est devenue le parfait miroir des contradictions de la société iranienne, et des difficultés du régime à maintenir son contrôle. Car pour les jeunes Iraniens, c’est sur le web que se joue leur vraie vie, c’est là qu’ils découvrent l’autre sexe, le reste du monde, la liberté, la vie. IRL (In real life) en Iran, c’est Internet, justement. La schizophrénie qui existait déjà entre le monde de la famille, du chez soi, de la sphère privée, et le monde extérieur, la société, l’Etat, s’est encore exacerbée avec la mise à disposition d’infinies possibilités au bout des écrans. Et c’est une image plus sombre qui se dessine.

Je reviens d’Iran, et j’ai parlé avec des parents un peu affolés par les territoires défrichés par leurs enfants dans le cyberespace. Eux maîtrisent mal les nouvelles technologies et craignent pour leurs enfants. Non qu’ils se mettent en danger en n’étant pas assez prudents, les Iraniens connaissent très bien les limites à ne pas dépasser et s’ils prennent des risques, c’est en toute connaissance de cause; ce que craignent surtout ces parents quadras, quinquas, c’est que l’énorme décalage entre le licite et le virtuel fasse définitivement pencher la balance vers le monde virtuel, où la satisfaction est immédiate, plus variée, et plus privée.

Ainsi les relations amoureuses sont aujourd’hui profondément bouleversées par Internet. Que me dit cette maman rencontrée dans un aéroport? Que les attentes des jeunes femmes sont devenues mirobolantes: elles exigent tout de suite le bien-être matériel des films américains de leurs futurs maris, sont de plus en plus difficiles, se marient de plus en plus tard, et divorcent à la première difficulté. Que les jeunes hommes condamnés à attendre d’avoir un emploi bien payé se réfugient sur le web, où ils prennent les images pornographiques et provocantes diffusées par YouTube ou Instagram pour la réalité des relations hommes-femmes. Que leurs représentations des femmes sont donc plus biaisées et dégradées, et que les relations entre les deux sexes plus directes et brutales, à des univers des poèmes de Hafez plaisante-t-elle – nous sommes à Chiraz, la ville du poète… Selon elle, l’âge des premiers rapports sexuels a baissé – sans qu’il soit bien sûr possible de le vérifier. Et le viol deviendrait plus courant.

Ce discours m’a fait frissonner. Il doit horrifier les autorités iraniennes, confrontées à leur créature monstrueuse, enfant de leur projet de société islamique apaisée. Internet n’étant pas la maladie, mais le symptôme.

Ce constat, enfin: certaines problématiques sont étrangement familières en Europe…

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