Nouvelles frontières

Les attraits de la Suisse pour Pékin

Comme l’écrivait en début de semaine dans Le Temps l’ambassadrice de Chine à Berne, Mme Xu Jinghu, «il est très rare qu’un premier ministre chinois effectue, en moins de deux ans, deux visites dans un même pays». D’autant que lors de son premier passage, en 2013, Li Keqiang réalisait par là même sa première visite en Europe dans ses nouvelles fonctions. En d’autres termes, comment se fait-il qu’un aussi grand pays fasse autant d’honneurs à un aussi petit Etat? La pointe d’arrogance mise à part, on peut en effet s’interroger sur cet intérêt porté à notre pays par la deuxième puissance mondiale. Après tout, les Etats-Unis ou nos grands voisins n’ont pas tant d’égards à notre endroit.

Alors pourquoi? Mme Xu avance deux raisons. Cette année, les deux pays célèbrent le 65e anniversaire de l’établissement de leurs relations diplomatiques. Berne fut l’une des premières capitales occidentales à reconnaître le régime de Mao. En Chine, cela compte. L’ambassadrice souligne ensuite que la Suisse est parmi les «vingt économies les plus performantes du monde et une puissance financière incontournable».

Peu importe que la véritable raison de ce déplacement ait sans doute été la tribune offerte à Davos pour expliquer au monde qu’il était inutile de s’inquiéter du ralentissement de la croissance chinoise puisqu’elle était parfaitement maîtrisée. La Chine mise bel et bien sur la Suisse comme relais de son influence. Le petit Etat neutre, hors de l’Union européenne, fait office de pays test, une sorte de base d’expérimentation et d’observation au cœur de l’Occident. La Suisse n’est pas tout à fait aliénée par le jeu des grandes puissances. Elle inspire donc confiance (l’épisode des sifflets de manifestants pro-Tibet accueillant l’ancien président Jiang Zemin en 1999 est effacé).

L’an dernier, la Chine pouvait ainsi signer avec Berne le premier accord de libre-échange sur le continent. Cette semaine, Pékin s’est engagé à faire de la Suisse l’une de ses plateformes d’échange offshore pour la convertibilité de sa monnaie, le yuan, appelé à devenir l’une des grandes devises internationales.

Certes, Zurich sera en seconde ligue par rapport à Londres. Le signal n’en est pas moins fort. Pour ce faire, la capitale économique de la Suisse accueillera la China Construction Bank alors que Genève serait en tractation pour héberger une autre banque chinoise active dans le négoce. Malgré les aléas du franc et la panne de croissance chinoise, la dynamique du commerce bilatéral demeure très prometteuse. Tout comme les échanges scientifiques.

Mais il est une autre raison qui éclaire la place particulière qu’occupe aujourd’hui la Suisse aux yeux de Pékin: la concentration d’organisations internationales autour du pôle de l’ONU à Genève. Voici plusieurs années que la diplomatie chinoise investit massivement ce secteur. Dans quel but? Pékin conteste l’ordre mondial encore dominé par les Etats-Unis mais pas son architecture. La Chine compte la faire évoluer en fonction de ses intérêts. New York, siège du Conseil de sécurité de l’ONU, étant à maints égards paralysé, le meilleur moyen de peser sur les affaires du monde est d’agir depuis Genève, le lieu où se pense et se joue la gouvernance mondiale de demain.

Cet intérêt pour Genève est attesté par l’explosion du nombre de médias et de journalistes chinois accrédités au Palais des Nations. Mais pas seulement. «Les moyens et la qualité du personnel diplomatique chinois sont phénoménaux, raconte un acteur avisé de la Genève internationale. Les Etats-Unis sont largués.» Les représentants chinois sont généralement mieux formés, mieux préparés et mieux dotés. De fait, seuls deux pays semblent avoir une véritable stratégie pour avancer leurs pions sur cet échiquier: la Chine et la France.

Il est un dernier point qui – sans forcément distinguer la Suisse – participe de son attrait. Sous la plume de Mme Xu, les relations déjà excellentes entre les deux pays «se caractérisent par une vision pragmatique, l’amitié et le bénéfice mutuel […]». En langage non diplomatique, cela signifie que Berne se dispense d’insister sur les violations des droits de l’homme et refuse de rencontrer le dalaï-lama.

«Les moyens des diplomates chinois sont phénoménaux. Les Etats-Unis sont largués»