A gauche, on comprend. Avec l'humiliation de sa défaite présidentielle, cette troisième position au premier tour, cette obligation d'aller voter Chirac au second, on comprend que la gauche française soit aujourd'hui à terre, déchirée, sonnée. Socialistes, écologistes, communistes, c'est partout le même tableau, un total désarroi sur lequel caciques et jeunes loups tentent de se positionner à coups de tribunes dans les journaux.

Défunte, la gauche plurielle n'est plus qu'une foire d'empoigne, une panne intellectuelle, mais la droite? Jamais la droite française ne fut plus forte. Porté au pouvoir par les quatre cinquièmes du pays, le président contrôle les deux Chambres, le Conseil constitutionnel, la majorité des régions et dispose, à Matignon, d'un premier ministre fidèle. Jacques Chirac a tout en main et, pourtant, tout patine.

Des choix seront faits mais nulle part, sauf en politique étrangère, on ne sent un dessein clair, sans parler d'une vision. Le patronat maugrée, trop de timidité dit-il, pas d'affirmation du tournant libéral auquel il aspire. Les syndicats montrent les dents, demandant les concessions sur lesquelles fonder un compromis social, et chaque ministre semble avoir sa politique à lui.

L'un, le ministre de la Culture, voudrait augmenter la redevance télé, développer un service public de l'audiovisuel, digne de la France et concurrent de la BBC. Gaulliste de toujours, il proclame cette volonté mais le premier ministre lui rétorque qu'on ne peut pas faire peser de nouvelles charges sur les plus modestes des ménages.

«J'y veillerai», dit publiquement Jean-Pierre Raffarin mais bien malin qui saurait si c'est une préoccupation sociale qui anime ce centriste ou bien un désir de désengager l'Etat de l'audiovisuel, de réduire la puissance publique, d'appuyer le ministre des Finances qui voudrait, lui, rompre une bonne fois pour toutes avec le colbertisme français et libéraliser l'économie.

Tube de l'été, l'affaire de la redevance est hautement symbolique. Ce gouvernement ne sait pas s'il veut vraiment baisser les impôts, non pas seulement tenir une promesse électorale de réduction de la pression fiscale mais opter pour une politique de moins d'Etat qui révolutionnerait la France. Une partie de la droite le veut. L'autre pas, et la certitude est que tout l'instinct politique de Jacques Chirac, les traditions de volontarisme dans lesquelles il s'inscrit le poussent, au contraire, à affirmer la puissance publique, comme il entend le faire sur la scène internationale.

Car là, pas d'ambiguïté. Comme le reste des Européens, de la droite et de la gauche européennes, le président français est un partisan résolu de la régulation économique internationale, d'un effort concerté en faveur des pays les plus pauvres et de la préservation de la planète. Avec une vigueur toute gaulliste, il en fait un cheval de bataille, se posant en apôtre du modèle européen, concertation sociale et Etat fort, arbitre du long terme et responsable de l'équilibre entre capital et travail.

Comme la gauche hier, la droite gouverne l'Europe mais, à droite ou à gauche, l'Europe est d'abord elle-même, culturellement plus étatiste que les Etats-Unis, historiquement modelée par les Etats, pas par les individus. Si la gauche comme la droite, en France comme dans toute l'Europe, au pouvoir comme dans l'opposition, ne sont plus sûres de leurs traits, c'est qu'une nouvelle frontière politique se substitue à l'ancienne, en Europe et dans le monde – celle qui sépare les Etats-Unis de l'Europe, les deux continents de la richesse.

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