Quelle ironie! En Turquie, les islamistes se rallient à l'idée européenne de laïcité qui a force de loi dans leur pays depuis huit décennies. En Iran, le président et le parlement de la République islamique, toute une partie, aussi, du clergé chiite, prônent, dans les plus grands périls, des évolutions menant droit à la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Certains vont jusqu'à l'appeler ouvertement de leurs vœux et c'est ce moment que la droite européenne choisit pour exiger qu'on inscrive «l'héritage religieux» de l'Europe dans la future Constitution de l'Union.

Que le pape le fasse, on le comprend. C'est dans l'ordre des choses si ce n'est son rôle mais pourquoi des partis politiques doivent-ils lui emboîter le pas? Parce que la droite serait plus religieuse que la gauche et qu'il y aurait donc là une logique électorale? Non. Ce n'est pas cela. La religion se porte très bien à gauche. Elle y est sans doute même plus vivante qu'à droite et ce n'est pas le cléricalisme qui pourrait renforcer les droites européennes. Alors pourquoi?

La réponse est tristement claire. Les droites, du moins celles qui ont donné, là, le ton, veulent jouer sur les craintes que l'Islam inspire, sur le mélange détonnant du terrorisme et de l'immigration, de l'identité et de la sécurité, sur cette angoisse diffuse et protéiforme que suscite le fanatisme islamiste à l'heure de la mondialisation, de la réduction des distances et de la disparition des frontières. Ce n'est pas une foi que les droites veulent ainsi affirmer. C'est le rejet d'une autre.

Par leur démarche, ces partis prennent la responsabilité de proclamer que les frontières de ce siècle devraient bel et bien être religieuses, que Ben Laden et les GIA avaient, tout compte fait, raison et que l'Union européenne devrait demeurer un club de nations chrétiennes, sans doute tolérant mais chrétien. Eh bien non!

Il faut combattre cette idée. Elle est dangereuse. Il faut la rejeter car si le christianisme (et non pas «l'héritage chrétien») a effectivement façonné l'Europe, inspiré ses arts et nourri ses penseurs, modelé ses paysages et fait son Histoire, il n'est pas le seul, et loin de là, à nous avoir définis. Les Lumières et la Révolution française l'ont tout autant fait. Elles ont même beaucoup plus fait que l'Eglise pour le développement et le rayonnement de l'Europe, pour les idées de la liberté et de démocratie qui ont essaimé le monde.

S'il faut inscrire «l'héritage chrétien» dans la Constitution de l'Europe, il faut y mettre aussi Voltaire et les Encyclopédistes, deux cuillères de judaïsme, trois de Réforme et, tant qu'on y est, cinq de socialisme dont la protection sociale, part fondamentale de l'identité européenne, descend en droite ligne.

Nous n'allons pas ouvrir ce débat. Seuls des incendiaires, en l'occurrence des inconscients, pourraient le souhaiter mais ce n'est pas tout. L'humanité est aujourd'hui confrontée au fanatisme d'intégristes musulmans qui voudraient à la fois prendre les commandes de l'Islam et le relancer à la conquête du monde en l'unifiant par la théocratie. Ce n'est pas au moment où cette folie aboutit à l'impasse en Iran, là même ou elle était née, au moment où des musulmans commencent à se lever pour la combattre, où des islamistes s'en détachent, qu'il nous faut abaisser, nous aussi, un rideau de fer entre Islam et Chrétienté.

Ce n'est pas la Chrétienté qu'il faut opposer à l'Islam mais les Lumières à l'obscurantisme, la laïcité aux religions d'Etat, nos principes aux bégaiements terroristes de l'islamisme.

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