C'est une révolution, donc un révélateur. En refusant de se résigner à la fraude, les partisans de Viktor Iouchtchenko ont, d'un coup, fait voir l'état réel du continent Europe, les forces et les faiblesses des deux ensembles qui le structurent et se sont retrouvés face-à-face dans cette crise, l'Union européenne et la Fédération de Russie.

L'Union, d'abord. Sans elle, jamais l'Ukraine occidentale et tous ceux des Ukrainiens qui aspirent à l'Etat de droit n'auraient pu se lancer dans cette bataille. S'ils ont pu trouver le courage de défier Vladimir Poutine en refusant de revenir dans l'orbite russe, c'est qu'ils avaient un autre destin à portée de main, cet ancrage dans l'Union avec laquelle ils ont une frontière commune depuis que l'Europe centrale en est membre.

Par sa seule existence, sans même l'avoir voulu, c'est l'Union qui a permis cette révolution ukrainienne – tout comme elle remodèle la Turquie, conduit les Balkans à retrouver un équilibre, pèse dans les débats intérieurs russes et, petit à petit, offre à la Chine et à l'Amérique latine, à l'Afrique et à l'Iran, à l'Inde et aux pays arabes, un autre interlocuteur occidental que les seuls Etats-Unis.

L'Europe change le monde mais, s'il a fallu cette crise pour le voir, c'est que sa force d'attraction la tétanise.

L'effondrement soviétique a démultiplié ses rangs. Le malaise créé par l'hyperpuissance américaine l'appelle à un rôle que seule la France avait espéré mais, France en tête, l'Union craint de se diluer dans ses élargissements. Elle ne sait plus où elle va car elle n'a pas encore su s'adapter à la place qui l'attend.

Tant qu'elle n'acceptera pas son extension comme une chance pour elle-même et le monde, tant que ses grandes puissances, Pologne comprise, ne sauront pas orchestrer leurs politiques pour relever le défi de cette accélération historique, l'Europe se fragilisera encore plus vite qu'elle ne se renforce.

La Russie maintenant. On ne peut rien comprendre à sa régression autoritaire et à la popularité dont Vladimir Poutine y bénéficie si l'on ne mesure pas l'ampleur des traumatismes que lui ont causé sa perte de statut international, la réduction de son territoire et le pillage auquel on l'a soumise sous couvert de privatisations.

Porté par une aspiration nationale, fort des rentrées offertes par l'envolée des cours pétroliers, le Kremlin a conçu de reconstituer la puissance russe en créant, avec l'Ukraine, la Biélorussie et le Kazakhstan, un pendant de l'Union européenne dont la Russie serait le cœur. C'est cette ambition russe qui a conduit à l'ingérence dans la présidentielle ukrainienne et à la révolution qui s'est ensuivie, à cette crise dans laquelle on peut comprendre les ressorts de la Russie mais n'être qu'en empathie avec les manifestants de Kiev.

Si l'on était ukrainien, on serait dans la rue, neige ou pas, refusant de voir l'arbitraire dans lequel retombe la Russie devenir la norme en Ukraine. On ne penserait qu'à passer à l'Ouest mais il est tout aussi vrai que ce n'est pas l'Ukraine qui est dans la rue, mais celle des deux Ukraines qui fut austro-hongroise ou polonaise, l'Ukraine «uniate», celle dont l'Eglise est rattachée à Rome, et pas l'Ukraine orientale, russophone et orthodoxe, celle qui ne voit pas plus de sens à la frontière avec la Russie qu'on en verrait, en France, à l'indépendance de la Bourgogne.

C'est moins simple que les gentils et les méchants mais, pour l'heure, tout dépendra du choix devant lequel Vladimir Poutine s'est placé. Va-t-il jouer de cette division mais devoir, alors, sortir à son avantage d'une guerre civile en plein cœur de l'Europe? Peut-il se résigner à devenir l'homme qui aura perdu l'Ukraine après avoir voulu mater Grozny?

A terme, la réponse est si incertaine que l'espoir serait que l'Union puisse se dépasser en proposant à la Russie un accord de fond dans lequel inscrire un compromis ukrainien. C'est l'espoir mais sans doute est-il trop tôt pour elle.

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